Jean-Michel Robert

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mercredi 24 février 2016

première nouvelle

C'est, si j'ai bonne mémoire, en 1995 que, à ma grande surprise, j'ai reçu un appel téléphonique d'Alfred Eibel. Il me proposait, par l'écriture d'une nouvelle, de collaborer à la revue des éditions Méréal "Le Moule à Gaufres". Connaissant l'oeuvre éditoriale et critique de mon interlocuteur, je ne pouvais que me sentir intimidé, d'autant que je n'avais alors publié que des poèmes et une préface. Serai-je capable ? Digne de confiance ? Non seulement de celle d'Alfred mais aussi de celui qui avait suggéré mon nom : un poète qui, en toute discrétion, ne manquait jamais d'aider ses amis. J'ai donc soumis "Ma dernière foi" aux éditeurs qui l'ont fait paraître dans le n° 13 de la revue et qui, un peu plus tard, ont édité trois de mes nouvelles sous le titre "Je ne serai jamais vieux" (unique fois où j'ai perçu une avance : gratification rarissime pour ce qu'il faut bien appeler "les auteurs obscurs").

Mon amie Philomène, ayant lu le texte récemment, a eu la gentillesse - malgré les caprices informatiques - de m'en adresser copie. C'est ainsi que je peux aujourd'hui en proposer lecture.

Alfred Eibel

Ma dernière foi

Jour 7.

Ma dernière foi c'était l'amour fou. Je cherche à présent mon nez dans les couloirs de l'amour crétin. Certes, je pleure sur mon sort. Ce serait sans doute comique si un couple de crevettes ne copulait pas sans pudeur dans chaque larme versée. Non, ce ne sont pas des crevettes, ce sont des crustacés de l 'âme que la science n'a pas encore classifiés. Peu importe, je vais les exterminer. Deux comprimés suffiront. Avec un verre de bourbon pour faire passer. Voilà. Elle m'a téléphoné pour me dire que c'était fini, que j'avais été trop loin, qu'elle me détestait. Dix-sept ans de vie commune pour en arriver là. Ma vocation doit sans doute encore m'attendre dans le tiers-monde. Trop tard. Des rails gémissent. Une auto klaxonne. Un chien aboie. Odeur de friture. Pâquerettes timides. La voisine du dessus ne renonce pas à transpercer mes tempes à coups de talons. Fenêtres sournoises. La cafetière bafouille. Durée. Ciel grognon. Ne cherchez pas, je suis introuvable, je suis enfoui sous un amas de paupières lourdes.

Jour 6.

Je passe la journée à m'abîmer dans la fascination d'un trou de chaussette, dans un point de détail nostalgique, un reflet de fenêtre, et encore plein de trucs comme ça. Mais mon vice le plus grave consiste à me rouler dans la médiocrité, à me vautrer dans l'ennui, la grisaille. Tiens, disent des gens qui me traversent, encore une banlieue sordide.

Jour 5.

Je suis fatigué d'entretenir cette coïncidence hautement instable que, comme tout le monde, j'appelle "je". Putain de coïncidence. Epuisante. Trouver la nourriture, le toit, les vêtements, la distraction, voire l'extase, ruser avec le temps, contourner le vertige reliant le big bang au réveille-matin, l'expansion de l'univers à la mayonnaise, le soleil à la merde ; enfin, un vaste truc dont je me sens quelquefois responsable. On se demande pourquoi. Bon, je vais penser à autre chose. À moi, par exemple. Moi, après ma toilette matinale, nu, devant la glace. Je m'attends à voir ma viande fondre brusquement. Mes os s'émiettent, je vais bientôt voir l'âme, la pauvre petite âme immobile dans son reflet. Mais tout à coup j'éclate de rire. Rire gêné. Je viens de croiser le regard d'un autre. Je me hâte d'enfiler mon slip. Je serai moche aujourd'hui. Elle me disait que j'étais beau.

Jour 4.

Comment choisir un melon ? Au hasard. Je ne recule pas devant le risque. Je pousse mon caddie comme un destin. Tomates, vin blanc, Porto (pour le melon), pq, café, conserves, sacs poubelle ... bref, l'avenir est assuré. Je m'en tire à merveille. La caissière me papillonne un beau sourire, je ne me goure pas de signature, tous les articles tiennent dans mon cabas. Bravo. J'ai bien mérité de regagner mon foyer douillet où seuls les miroirs me couveront du regard des Grands Retours. J'aimais quand son signe de la main nouait la connivence des fenêtres.

Jour 3.

Sur la pelouse, un cadavre de chat écrasé. Pauvre petite bête. Je me recueille un instant devant la dépouille puis je repars tristounet, en direction de mon immeuble. Je croise le gardien. Nous échangeons un bonjour distrait. Arrivé dans le hall d'entrée, j'ouvre la boîte aux lettres. Rien, ou presque : promotion à Mammouth, réduction de trente pour cent sur les canapés cuir, ouverture d'un restau chinois au centre commercial, informations municipales ... Ce n'est pas encore aujourd'hui que je recevrai une lettre d'elle. Une lettre d'amour désespéré. Sans doute demain. Je me mouche. J'ai attrapé un gros rhume. Au moins cette capture m'occupe. Je me remouche. Encore un mouchoir épuisé. J'écoute gémir ma petite santé. Mais je décide de réagir. Je me prépare un grog, preuve que mon instinct de conservation n'est pas tout à fait vermoulu. Je savoure le grog à lampées délicates. Progressivement, la vie reprend le dessus. Je renifle, et, effectivement, c'est toute la vie qui revient.

Jour 2.

Me voici, grimaçant, allant gagner ma vie. Déjà la conscience commence à puer, la chair à suer. Je ne crois plus en l'amour, je suis en train de rater tous mes mariages, le paysage est jonché de robes blanches et vides ; au loin, passe une vieille veuve. Quand on me demandera comment ça va, je répondrai que 1 'ensemble se tient ; généralement, le quotidien se contente de ce genre de conneries. Vivement ce soir. Je pourrai m'enfoncer dans un repos bien mérité. Je me goinfrerai d'actualités télévisées, m'abrutirai d'alcool et de médicaments, j'entrerai progressivement dans le sommeil des chiens et des justes.

Jour 1.

Au lieu de rester à pourrir chez moi, je me suis installé dans un bistrot de la Ville Nouvelle. Quinze heures. Lampes aux tentacules roses. Les miroirs creusent le passage reliant les solitudes, non sans une espèce de nausée où ricochent les rires de lycéennes. Refrains à la mode. Prof emmitouflé de mauvaises notes. Le garçon apporte un double express éclairé de cognac. Le ticket de caisse se frotte frileusement au ventre d'un cendrier clameur de bière, tandis qu'un vieux beau, blouson de velours noir, cheveux papa Noël, jean étroit, sort du troquet en trébuchant sur l'absence de rencontre bouleversante. Petit tas humain au coin tabac, où tout étant possible, une gamine frêle achète des gros cigares ; on ne perd pas confiance : ce n'est pas pour son père. À la table d'en-face, les chômeurs mâchouillent l'infinie morale de l'histoire. Je m'appuie rêveusement sur la vitre qui, à travers mon visage estompé, laisse passer les gens dont la plupart semble suivre un destin aux contours nets, irréfutables. Une jeune fille pressée précipite son anorak fleuri sur la fonte gracile de ses cuisses de givre, elle fonce vers le parking, je lui adresse mes adieux. Elle est déjà trop loin. Les chômeurs sortent, quelque peu embrumés, bientôt remplacés par un solitaire dont les lunettes aimantées par les faits divers cherchent obstinément à dépasser la pointe du nez. Le mec semble plutôt serein, sorti presque indemne d'un fourmillement de deuils, de divorces. Désormais les catastrophes ne pourront plus que l'effleurer d'une aile de vague courant d'air, de chatouille épuisée. Il remonte ses verres sans le moindre signe d'impatience. Deux autres solitaires - bien plus jeunes -, les yeux humides, suivent du regard le passage lointain des vieilles veuves. Tiens, la famille Survêtement se promène attelée aux bourrelets bleus de la soeur aînée qui, la baguette de pain sous le bras, incarne la fierté de la tribu. Je cherche une bonne raison de lui en vouloir. Je n'en trouve que de mauvaises. Alors je me concentre sur autre chose, sur, par exemple, l'éloignement dansant d'un petit cul moulé de cuir, fesses fruitées d'une jeune maman. Son petit bonhomme doit sortir de la maternelle la tête haute : sa mère l'attend, la vraie, sans ragots, sans bave laiteuse, le ventre plat.

J'aimais quand elle me donnait rendez-vous dans ce café.

Nuit.

Rien. La nuit. Ou presque. Je suis complètement bourré, allongé sur le parking. Mes paumes tentent de calmer les échos noceurs qui trinquent encore avec mes tempes. Des étoiles. Une nausée. Je dégueule. Attaque soudaine des spirales lumineuses. Je l'esquive in extremis. Je parviens à me relever. Des centaines de somnambules sont précipités du haut des tours. Je bute contre leurs cadavres, trébuche sur le vertige inerte. Je retombe. Quelle loque ! Voilà qu'il se marre à présent. Dignité nulle. Conscience zéro. Volonté marmelade. Rien, je ne suis rien, ou presque : une ivresse pourrissante emobée de viande et d'univers.

Après quelques cafés, me voilà plus raisonnable. Mais j'ai oublié d'acheter une corde. Je ne m'étais pourtant fixé que sept jours. Quel étourdi ! Je ne trouve plus ma ceinture qui serpente quelque part dans la pagaille de mon appartement. Mais je sais ce que je vais faire. J'ai une dizaine de sacs poubelle de cent litres, je vais les nouer. Il paraît que c'est solide. Je pense que l'ensemble devrait se tenir.

Maquette de couverture de Frédéric Delachèze d'après photos de J-M Robert, livre épuisé.

mercredi 6 mai 2015

Bon moraliste.

Le père- Sais-tu que le gouvernement "socialiste" donnera au long de son mandat 40 milliards au grand patronat. Pour qu'il embauche.

"Ha ! Ha ! Ha !" déclarent les chômeurs, tous ivrognes, évidemment. (Et le père d'ajouter) : " Aucun fonctionnaire ne contrôle - trop peu nombreux - ce que fignolent les Groupes avec leur armée d'avocats, leurs paradis fiscaux, leurs rétro-commissions, leur crédit impôt-recherche, recherche qui ne trouve rien, mais qui palpe... Ajoutons : Secret-Défense... C'est pas beau, la Démocratie, mon enfant, mon amour ?

Le petit- Si Papa, mais je préfère quand Girflet est dans le jardin.

Le père -Ah, oui merde, j'avais oublié la Table Ronde. Tu m'en veux pas ?

Le petit -Je t'aime quand-même, parce que des fois tu te souviens de toi. Tu me protèges le beau. C'est pourquoi j'ai des bons copains... et une fiancée.

Le père- Ne complique pas tout... Allez, dodo.

dimanche 31 août 2014

Joli conte.

LE PAPA : "Il était une fois, un enchanteur qui se demandait s'il valait mieux, en ce jour pourri, se tuer, tuer les autres, adopter un chien, adopter au hasard, renoncer aux saisons, vider les couleurs, chatouiller les orages... et autre trucs très intelligents. En fin de compte, bon bougre, il s'inscrivit au chômage : formation bricoleur.

Bonne nuit, mon enfant.

Ou Bonjour : je sais plus trop.

L'ENFANT : Merci Papa, j'adore quand tu mens mieux que moi."

lundi 14 juillet 2014

spiritualité

- Mais tu ne vas pas t'en sortir !

- Si, puisque je vais mourir.

- Mais tu vas laisser un sacré bordel !

- Je m'en fous, puisque je vais mourir.

- Mais y a un monde après toi.

- Je ne le saurai plus, puisque je vais mourir, et que "je" n'existera même plus pour s'en foutre. Le Paradis, quoi.

- Tu ne sais pas ce que tu dis... Je te pardonne.

- Je préférerais un whisky avec un glaçon.

mercredi 19 février 2014

IL Y

-Il y a... Trois mots qui ne signifient que pour qui les accepte sans poser les questions : "Quoi il ? Que Y ? Qui a ?"

-Toi, par exemple.

-Non, puisque je suis tombé dans ce qu'il y avait déjà, et qu'il y aura malgré moi.

- Tu compliques tout.

- Non, tout est compliqué, et je ne dispose que de mots.

- Pourtant tu dis "Je".

- C'est comme ça que le langage me classe, je pourrais aussi bien être "on" si ma phrase ne commençait par "Je".

- Tu es donc victime de la syntaxe.

- Non, les victimes meurent, crient, pleurent sans syntaxe ni morphologie, elles sont elles : viande et âme de toute l'évidence de souffrir. "Il y a, Il y avait, Il y eut, Il y eût eu..." Rien, que de la souffrance pour rien, de la joie pour rien, sans vases communicants. Cependant "IL y a" parce que seul le passé existe. Et j'aimerais m'en foutre si ma phrase commençait par "On"et se prolongeait sans mots.

mardi 14 mai 2013

Elles parlent aussi

-J'en ai marre.

- Moi aussi Amélie.

-On se flingue ?

-T'en a un ?

-Un quoi ?

- Un flingue, merde !

-Sois pas grossière.

-Un flingue, excréments !

-Oui mais à eau.

-Pas à la vodka ?

-Non.

-Bon reste plus que la Seine, ou à faire payer les mecs. On sera mortes de toute façon.

- t'es sûre ?

-Oui mon amie.... Ma petite soeur... Tu veux bien : "petite soeur" ?

vendredi 19 avril 2013

monditude

Renonçant à toute dignité il lui dit :

- J'me sens seul.

- t'es pas le seul, répondit-elle.

Comme il n'était pas le seul, il y eut un monde, donc de l'avenir.

Après, on sait pas.

dimanche 17 mars 2013

Avec le temps

- Le grand âge venant, les facultés s'altèrent. Sauf une : la faculté de déception.

- Comment ça ?

- Avec les années, le décevant s'est diversifié, approfondi, nuancé... si bien que la déception en arrive à précéder.

- La nature est bien faite.

- Comment ça ?

- Elle nous prépare à quitter ce monde sans regrets.

- Certes... mais alors je serai déçu de ne pas éprouver de regrets.

samedi 24 décembre 2011

Avant l'arrivée du Père Noël,

LE PAPA - Je me dois de te prévenir, mon enfant, mon amour, que tu n'as rien à espérer de nous, les adultes : on te ment depuis toujours : le Père Noël, Dieu, les anges, tout ça c'est de la connerie, axiste pas. En revanche, nous sommes tellement cons que nous avons confié notre vie aux agences de notations et autres mafieux qui pillent notre travail. Au total, ton maître d'école devrait nous infliger plein de coups de règle sur les doigts et nous coiffer chaque matin d'un bonnet d'âne tout neuf - encore que les ânes ne méritent pas l'humiliation de notre crâne d'esclave. Voilà, mon enfant, mon amour... Nous sommes des triples nuls, soumis et souvent mesquins. Mais comme nous sommes plus forts que toi, on te fait la morale.

L'ENFANT - J'ai le droit de vous aimer quand même ?

mardi 16 mars 2010

le tulle

Je lui demande:

-Pourquoi portes-tu un voile?

- Ce n'est pas un voile, dit-elle, ce n'est qu'une distance de tulle. D'ailleurs tu me reconnais.

-Oui, mais pourquoi cette distance?... Je veux mêler encore mon visage au tien, mon haleine à la tienne...

- Trop tard (elle baisse les paupières).

- Pourquoi?.... Nous sommes là, tous les deux.

Elle s'impatiente comme face à un idiot:

-Nous ne sommes plus là! Le présent c'est de la brume, le tulle c'est du temps, et le temps n'a pas de visage, pas même le mien.

Je proteste, bien que sachant qu'elle a raison:

-Mais tu me vois, moi !... Même, tu me parles!

-Non, dit-elle.

lundi 1 mars 2010

stage de sagesse orientale

Le sage : Tu n'as pas le droit de dire "je suis triste", car l'attribut et son sujet n'énoncent que l'illusion coincée dans le verbe copule.

L'imbécile : Et si je disais seulement "triste".

Le sage : Alors, il faudrait le dire tout nu, au petit jour, dans la rosée d'une clairière.

L'imbécile : Et si je disais : "T'es un vieux con gâteux!"

Le sage : Surtout pas !... la rosée saurait de qui tu parles.

L'imbécile : Et alors ?

Le sage : Voilà, tu dois dire "Alors?", à poil chez les flics.

psychoconfession

Comme je la croyais morte depuis longtemps, dès que je l'aperçus, toute pimpante, je l'abordai :

- Eh!... pardon!... C'est bien toi ?

- Oui, répondit-elle, c'est moi, mais pas "bien".

- Abuserais- je donc des adverbes? demandai-je.

-Non, tu abuses en général, de tout, y compris de ce que tu dois ne plus voir.

C'est ainsi que je devins timide.

mercredi 17 février 2010

scandale immobilier et immobile.

Je m'avise que je n'ai visité que partiellement l'appartement que nous occupons depuis des décennies. Je dis à ELLE:

- Tu sais qu'on a cinq pièces, dont deux que je n'avais jamais vues.

ELLE n'est pas étonnée:

- Oui je le sais.

- Mais tu as vu que ce sont deux belles pièces claires, ouvertes sur quelques toits, des arbres et vachement de ciel?

- Oui, je croyais que tu le savais.

- Mais non! J'ai même déclaré à l'agent recenseur que nous ne disposions que de trois pièces.

ELLE dit:

- Pas grave: légalement elles ne comptent plus. Leur construction est trop ancienne.

Je suggère à ELLE:

- On pourrait s'en faire deux beaux ateliers, un chacun, ça débordéliserait un peu notre appart'

- Impossible, dit-ELLE, c'est du passé.

lundi 18 janvier 2010

Le poète maudit (suite)

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samedi 2 janvier 2010

Le poète maudit (suite)

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mardi 29 décembre 2009

Le poète maudit (suite)

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mercredi 25 novembre 2009

le poète maudit (suite)

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