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Caude Vercey

Claude Vercey : Je ne souhaitais pas t’interroger avant d’en avoir terminé avec une lecture un peu suivie de tes principaux ouvrages. Et j’ai eu l’impression d’en arriver au terme quand j’ai eu découvert cette phrase, que j’ai placée en exergue à mon article : « On ne sait pas vraiment quel est l’enjeu, mais il faut de toute évidence, de tout son souffle, mériter ». Elle n’est pas anodine, c’est la chute de "Faire un tour". Est-ce que dans cette citation tu reconnais ce qu’on pourrait appeler ta philosophie ? Est-ce que depuis 1988, où tu écrivais cela, tu n’as pas un peu mieux éclairci l’enjeu de l’activité poétique ?

Jean Michel Robert : « Faire un tour », pour l’essentiel, a été écrit à partir de notes prises entre 79 et 84, notes comme des croquis griffonnés à l’instant, ou des photos. J’en prenais beaucoup à l’époque. Si l’instant est bien saisi, il aimante les mots et prolifère. Toutes les particules d’existence recèlent la totalité de l’âme stupéfaite, catastrophée, catastrophique, émerveillée, comme chaque noyau cellulaire est un corps en puissance. La saisie dépend des facultés de perception, d’étonnement, d’émotion et de langage – de la foi aussi. Celle-ci n’a rien a justifier, elle s’impose. Alors il faut. « L’unique de cet instant et du moi qui l’enregistre, comment n’en rien perdre ? », se demandait André Hardellet. Dans ces conditions, la métaphore, peut-être même l’allégorie sportive, semble évidente. Alain Morin a titré « Le boxeur de l’ombre ». Quoi de moins justifié que la souffrance volontaire du sportif ? Quoi de moins nécessaire qu’être soi ? Pourtant je suis là, mise au monde arbitraire, bien obligé de devenir. Alors quel est l’enjeu ? Je ne bichonne aucune transcendance, toute sensation d’absolu est cruellement fugace, les théories totalisantes trébuchent sur l’expérience, la vérité pratique – chère à Eluard (récupérant Lautréamont) – me fait horreur, toute raison sociale m’enquiquine…

Quand je pratiquais le judo, certes, je préférais gagner, mais ça n’avait guère d’importance. Perdant, je n’ai jamais pleuré dans les vestiaires comme j’ai vu certains le faire. A les voir dégouliner, j’ai compris qu’ils connaissaient l’enjeu, et que moi je glandais dans le vague. Alors pourquoi combattre ? J’en aurais peut-être un début d’idée si j’avais continué. Il faut, injonction de l’impersonnel qui me jette dans la course ; je n’ai que l’écriture pour en rester conscient et multiplier les tentatives, les approches, les ruses pour réaliser cette unité hautement instable d’être vraiment au monde. « Philosophie » me semble hyperbolique pour signifier ce qui ressemble bien souvent à une panique dans le friable, ce qui ne veut rien démontrer, ce qui éprouve, pense et perpétue par les mots ; alors, mériter, c’est sans doute postuler un enjeu sans contours pour justifier ce parcours essoufflé où l’on rencontre parfois les autres.

C.V : Après « le Démineur distrait », grâce auquel nous avons fait connaissance, tu m’as envoyé un exemplaire d’ « Alice, Eugène, glissades ». J’avoue que ce livre m’a réjoui : il est tout à fait incorrect, non ? En cela il me plaît beaucoup. Je ne doute pas d’ailleurs que son écriture a dû te demander un certain courage, car je ne parie pas sur ton inconscience. Parle-nous de ce livre...

J.M R : Je prenais un Cheverny en compagnie de Guy – Guy Chambelland - dans le bistrot de la rue Racine. Il m'expliquait l'intérêt de publier de temps en temps sous pseudonyme : réaction de la critique, des lecteurs, des connaissances, nouvel espace de liberté... Il me conseillait de le faire. J'avais une dizaine de poèmes d' "Alice". J'en ai évoqué le thème et le "scabreux" (au sens d'André Breton). Guy s'est montré intéressé : si j'en venais à bout, il lirait volontiers le manuscrit. Quelques semaines plus tard je lui ai envoyé l'ensemble. Il l'a inscrit au programme du "Pont sous l'eau"(1) , à cette réserve près : il fallait publier sous mon nom, pas de pseudo : " C'est trop pur", a-t-il dit. Je ne m'attendais pas à ce qualificatif - je ne l'emploie guère. J'éprouvais un mélange de scrupules et de trouille. Avant de me décider, j'ai fait lire les textes à trois femmes dont j'apprécie la sensibilité et la sagacité. Elles ont beaucoup aimé. Mes scrupules sont tombés. Il est bien certain que, sans Guy, ces poèmes seraient restés dans un tiroir d'autocensure. Il est mort quelques mois après, ayant livré quelques "Turgescences"(2) . Ainsi "Alice, Eugène, glissades" lui est dédié et s'ouvre sous l'épigraphe de Jean Sannes qui résume parfaitement ma position.

C.V : Tes deux premiers ouvrages furent publiés par Guy Chambelland, et tu lui en gardes, me semble-t-il, une réelle gratitude. Qui fut pour toi Guy Chambelland ?

J.M R : A l’école primaire, la Récitation était, avec la Leçon de choses, ma discipline préférée : P. Verlaine, P. Fort, Bellay, Hugo, La Fontaine, Prévert… Sans me l’énoncer, je sentais bien que ces mots avaient besoin de moi pour ne servir à rien. Le premier livre de poèmes que j’ai acheté est Fêtes galantes, puis, en 1970, Poètes du surréalisme et autres lieux, en 10/18 : coup de foudre pour Joyce Mansour. Mais dans l’ensemble, j’en restais aux poètes célèbres. Je m’en suis contenté quelques années jusqu’à feuilleter par hasard Les Nouvelles Littéraires où Gilles Pudlowski et Patrice Delbourg rendaient compte de l’actualité poétique. Ainsi, progressivement, les revues, les anthologies, particulièrement celles de Pierre Seghers, Bernard Delvaille, Jean et Alain Breton, m’ont guidé vers le Pont de l’Epée. Jubilatoires étaient la verve, la finesse, les K.O critiques de Christian Bachelin, Alain Simon, et surtout ceux de Guy Chambelland, lequel, pour être impitoyable, n’en était pas moins soucieux d’argumenter solidement. Le Pont était vraiment la revue dont l’éclectisme (au sens vrai) associant exigence et ouverture, émotion et intellect répondait à ma quête. Essentiels aussi, l’indéfectible soutien à la poésie comique et d’humour, ainsi que le courage de démasquer les polygraphes frelatés, aussi bien sous-parnassiens, sous-romantiques que scato-mao-structuralistes ; tout cela malgré les rétorsions sournoises, l’invective et l’ostracisme. C’est dire que je n’en menais pas bien large quand j’ai osé lui soumettre le manuscrit de Corps composé. A le lire, j’imaginais Chambelland corrosif, pas commode. Il s’est montré accueillant, ouvert au dialogue, à l’écoute d’autrui, même à reconsidérer parfois certaines positions. Après la publication de ce premier livre, la librairie de la rue Racine est devenue l’étape obligatoire où j’ai découvert les grands noms de son catalogue, où se sont nouées les amitiés dont certaines, aujourd’hui, manquent cruellement.

C.V : Parmi lesquelles Yves Martin... Influence littéraire indéniable. Mais ne fut-il, comme Guy, aussi le compagnon "d’exubérantes transparences" : quand il parle de toi, dans la post-face de " Faire un tour", quittant la banlieue pour Paris, "émoustillé comme on va à la plage", il semble évidemment que c’est en connaissance de cause...

J.M R : Comme pour tous les auteurs que j’aime, découvrir Yves Martin c’était découvrir une civilisation, non pas disparue ou enfouie mais en permanente refondation, assimilant ses propres catastrophes, ses époques entrechoquées, puisque tout détail, tout éphémère, de légende en puissance se révèle en acte par l’acuité du regard et la justesse des mots, celle-ci non entendue comme strictement lexicale : elle naît de cette « différence de potentiel » mise en évidence par Reverdy. Les lecteurs d’Yves connaissent bien ses professionnelles, sa mère, ses chats, le ramier, les caboulots, la cervoise, le beaujolais, l’enfance, l’hôpital… qui resteraient anecdotes rachitiques sans la poésie qui les élève jusqu’au mythe où la peur, la mort, l’appel du solitaire surpeuplé nous contaminent merveilleusement. En cela, plus que Raymond Queneau ou Benjamin Péret, son œuvre m’a décomplexé quant à la hauteur du sujet. Je lui ai envoyé mes deux premiers livres. Pas de réponse. Un jour j’ai reçu Mr. William, puis tous les autres. Nous avons pris l’habitude de nous voir, déjeuner, dîner, téléphoner, échanger plein de trucs ; toujours attentif, il m’a présenté Bachelin, Alain Morin, Dominique Joubert, Jacques Sommer… La rue Racine s’est fédérée avec Sainte-Croix-de-la-Bretonnerie et Châtelet, complicité de François Vignes, qui éditait en même temps André Laude et Yves. C’est vrai qu’il a bien vu que pour moi Paris était un terrain de braconnage plus giboyeux que Chevreuse, au moins jusqu’à « l’heure des bisous »(3) .

C.V : Une notation qui m’intrigue, que tu conservas longtemps dans ta bio-bibliographie : cette publication par la ville où tu étais instituteur, La Verrière, d’une anthologie de toi, dont les textes furent lus au cours d’une manifestation publique d’hommage par Leny Escudéro. Ton quart d’heure de gloire ?

J-M R : Pourquoi « conservas » ? Je l’indique toujours dans ma bibliographie. Certes, elle manque à la fin du « Démineur » - et ce n’est pas la seule lacune -, il faut simplement que la technique suive…

« Gloire », sûrement pas, sauf de participer à l’inflation sémantique qui, par exemple, sacre star le moindre gus ayant clignoté quelques minutes à la télé. C’est vrai, je tiens beaucoup à cette belle plaquette illustrée par Pierre Chaplet. Depuis 84, j’adressais systématiquement mes livres à l’association culturelle. Jamais de réponse. J’étais persuadé qu’ils n’aimaient pas. Un soir, deux responsables m’ont rendu visite et m’ont proposé d’éditer une brève anthologie, toute liberté de choix m’étant accordée. Ils m’ont détaillé leur projet de soirée en ajoutant qu’il fallait bien être de temps en temps prophète en son pays. J’ai été très ému d’entendre la belle voix cassée de Leny Escudero interpréter les inédits. Un groupe de comédiens s’est chargé d’ « un Poil dans l’âme ». Impression que les poèmes étaient d’un autre. L’attention du public nombreux a confirmé l’idée que la poésie peut honorer les rendez-vous, encore faut-il souvent le concours d’autres talents. Les poètes ne sont pas tous d’excellents interprètes… Mais je ne t’apprends rien : tu réfléchis depuis longtemps à la question. Je me souviens, j’avais une dizaine d’années, de Jean-Marc Tenberg disant Nerval, Desnos, Prévert, Cros… Même loin de tout comprendre, j’étais fasciné (devant la télé !...) par l’intensité des mots, de la voix, du regard.

Pour en revenir à cette plaquette de 1991, je garde précieusement les belles lettres que m’ont adressées Jean-Pascal Dubost et Valérie Rouzeau après se l’être procurée. Quant à la gloire, je l’ai connue moins étique, plus enveloppée quand je faisais des chansons. J’ai d’ailleurs toujours pensé que ce mot de Warhol était une boutade un chouïa cynique.

C.V : Depuis deux ouvrages, tu écris en quatrains. Pourquoi cette forme ? Qu’est-ce qu’elle t’apporte ?



J.M R : L’écriture d’un article, d’une étude ou d’un récit obéit à un projet. Je peux décider d’y travailler à un horaire précis, d’adopter telle forme. Pour le poème la forme s’impose, et par surprise. Ca m’est apparu de toute évidence en écrivant « Les Jupes noires éclaboussent ». Depuis des jours, j’étais hanté par un rythme muet. Quand je me suis décidé à prendre le stylo, les paragraphes en prose, articulés uniquement de virgules, ont révélé la voix d’une enfance qui s’obstine.

Il en va de même pour les quatrains. Ils ont cet avantage d’être écrits pratiquement d’un seul jet, d’offrir très vite quelque chose d’achevé. Pour moi c’est précieux car, d’habitude, je dois trimer. Cette forme permet en outre de concentrer la violence. J'aime la violence du regard (la tiédasserie ambiante m'afflige) ; le poème bref la contrôle et la précise au plan de l'esprit. Dans « Une Taupe ne fait pas le printemps » (1984) figurent déjà quelques quatrains. J'écrivais ce livre quand j'ai rencontré Alain Morin. J'admire la densité de ses poèmes, leur art de l'atémi de la stupeur. :" A qui parle de mal / dis-lui qu'il ne prolifère pas / en cellules heureuses".

(Entretien mené durant tout ce mois de juin 2006)

1 - Après 1988, Chambelland publia revue et éditions sous ce label, qui succéda à l’appellation du Pont de l’Epée.

2-« Turgescences » (1997) rassemble diverses pièces « pornographiques » de Christian Bachelin, Claude de Burine, Guy Chambelland, Bénédicte Destouches, Dominique Joubert, Henri Joubert, Jacques Kober, Yves Martin, Jean Michel Robert et Jacques Sommer. « Une occasion de paillarder un peu potache » (D.J), dans un tirage confidentiel, disponible peut-être encore à la Librairie Le Dilettante à Paris.

3-- Yves Martin. Postface à « Faire un Tour »

Guy Chambelland

Christian Bachelin

Alain Simon (à gauche)

Yves Martin