Après la séance de signature, librairie au radoub, les Poètes dînent rue Monsieur-le-Prince. Vin, couscous, vin beaucoup. La voix d'André impose l'orateur rauque qui le hante, péremptoire, éloquent, injuste. Mépris et anathèmes : les jeunes n'ont pas eu de rendez-vous avec l'Histoire, les vieux sont corrompus, les autres sont conformistes, voire serviles. Le tour paroxystique du discours n'altère en rien l'acuité " sphinx" d'Yves, ni son appétit. Quand je demande à André qui, à part lui, n'est pas con, il m'accuse de le provoquer, il est prêt, idéalise-t-il, à en découdre. Alain lui promet, s'il ne la ferme, une confiture douloureusement couillue. André a compris, il se concentre sur ses merguez. Sortant du restau, Guy et moi tombons d'accord : nous situons ce dîner "poétique" à la même altitude que n'importe quel sommet de chasseurs, supporters, boulistes, vétérans... mais on a quand même fait taire André, André que pourtant nous aimons, homme blanc dans les ruines : "et pourtant je crie pitié pour la neige de ma poitrine / pour mes yeux cernés de vertige / et pour mes mots / où je m'agenouille et baise la figure du désastre." (1)

(1) André Laude ("Dans ces ruines campe un homme blanc", Le Pont de l'Epée, 1968.)