Jean-Michel Robert

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mercredi 24 février 2016

première nouvelle

C'est, si j'ai bonne mémoire, en 1995 que, à ma grande surprise, j'ai reçu un appel téléphonique d'Alfred Eibel. Il me proposait, par l'écriture d'une nouvelle, de collaborer à la revue des éditions Méréal "Le Moule à Gaufres". Connaissant l'oeuvre éditoriale et critique de mon interlocuteur, je ne pouvais que me sentir intimidé, d'autant que je n'avais alors publié que des poèmes et une préface. Serai-je capable ? Digne de confiance ? Non seulement de celle d'Alfred mais aussi de celui qui avait suggéré mon nom : un poète qui, en toute discrétion, ne manquait jamais d'aider ses amis. J'ai donc soumis "Ma dernière foi" aux éditeurs qui l'ont fait paraître dans le n° 13 de la revue et qui, un peu plus tard, ont édité trois de mes nouvelles sous le titre "Je ne serai jamais vieux" (unique fois où j'ai perçu une avance : gratification rarissime pour ce qu'il faut bien appeler "les auteurs obscurs").

Mon amie Philomène, ayant lu le texte récemment, a eu la gentillesse - malgré les caprices informatiques - de m'en adresser copie. C'est ainsi que je peux aujourd'hui en proposer lecture.

Alfred Eibel

Ma dernière foi

Jour 7.

Ma dernière foi c'était l'amour fou. Je cherche à présent mon nez dans les couloirs de l'amour crétin. Certes, je pleure sur mon sort. Ce serait sans doute comique si un couple de crevettes ne copulait pas sans pudeur dans chaque larme versée. Non, ce ne sont pas des crevettes, ce sont des crustacés de l 'âme que la science n'a pas encore classifiés. Peu importe, je vais les exterminer. Deux comprimés suffiront. Avec un verre de bourbon pour faire passer. Voilà. Elle m'a téléphoné pour me dire que c'était fini, que j'avais été trop loin, qu'elle me détestait. Dix-sept ans de vie commune pour en arriver là. Ma vocation doit sans doute encore m'attendre dans le tiers-monde. Trop tard. Des rails gémissent. Une auto klaxonne. Un chien aboie. Odeur de friture. Pâquerettes timides. La voisine du dessus ne renonce pas à transpercer mes tempes à coups de talons. Fenêtres sournoises. La cafetière bafouille. Durée. Ciel grognon. Ne cherchez pas, je suis introuvable, je suis enfoui sous un amas de paupières lourdes.

Jour 6.

Je passe la journée à m'abîmer dans la fascination d'un trou de chaussette, dans un point de détail nostalgique, un reflet de fenêtre, et encore plein de trucs comme ça. Mais mon vice le plus grave consiste à me rouler dans la médiocrité, à me vautrer dans l'ennui, la grisaille. Tiens, disent des gens qui me traversent, encore une banlieue sordide.

Jour 5.

Je suis fatigué d'entretenir cette coïncidence hautement instable que, comme tout le monde, j'appelle "je". Putain de coïncidence. Epuisante. Trouver la nourriture, le toit, les vêtements, la distraction, voire l'extase, ruser avec le temps, contourner le vertige reliant le big bang au réveille-matin, l'expansion de l'univers à la mayonnaise, le soleil à la merde ; enfin, un vaste truc dont je me sens quelquefois responsable. On se demande pourquoi. Bon, je vais penser à autre chose. À moi, par exemple. Moi, après ma toilette matinale, nu, devant la glace. Je m'attends à voir ma viande fondre brusquement. Mes os s'émiettent, je vais bientôt voir l'âme, la pauvre petite âme immobile dans son reflet. Mais tout à coup j'éclate de rire. Rire gêné. Je viens de croiser le regard d'un autre. Je me hâte d'enfiler mon slip. Je serai moche aujourd'hui. Elle me disait que j'étais beau.

Jour 4.

Comment choisir un melon ? Au hasard. Je ne recule pas devant le risque. Je pousse mon caddie comme un destin. Tomates, vin blanc, Porto (pour le melon), pq, café, conserves, sacs poubelle ... bref, l'avenir est assuré. Je m'en tire à merveille. La caissière me papillonne un beau sourire, je ne me goure pas de signature, tous les articles tiennent dans mon cabas. Bravo. J'ai bien mérité de regagner mon foyer douillet où seuls les miroirs me couveront du regard des Grands Retours. J'aimais quand son signe de la main nouait la connivence des fenêtres.

Jour 3.

Sur la pelouse, un cadavre de chat écrasé. Pauvre petite bête. Je me recueille un instant devant la dépouille puis je repars tristounet, en direction de mon immeuble. Je croise le gardien. Nous échangeons un bonjour distrait. Arrivé dans le hall d'entrée, j'ouvre la boîte aux lettres. Rien, ou presque : promotion à Mammouth, réduction de trente pour cent sur les canapés cuir, ouverture d'un restau chinois au centre commercial, informations municipales ... Ce n'est pas encore aujourd'hui que je recevrai une lettre d'elle. Une lettre d'amour désespéré. Sans doute demain. Je me mouche. J'ai attrapé un gros rhume. Au moins cette capture m'occupe. Je me remouche. Encore un mouchoir épuisé. J'écoute gémir ma petite santé. Mais je décide de réagir. Je me prépare un grog, preuve que mon instinct de conservation n'est pas tout à fait vermoulu. Je savoure le grog à lampées délicates. Progressivement, la vie reprend le dessus. Je renifle, et, effectivement, c'est toute la vie qui revient.

Jour 2.

Me voici, grimaçant, allant gagner ma vie. Déjà la conscience commence à puer, la chair à suer. Je ne crois plus en l'amour, je suis en train de rater tous mes mariages, le paysage est jonché de robes blanches et vides ; au loin, passe une vieille veuve. Quand on me demandera comment ça va, je répondrai que 1 'ensemble se tient ; généralement, le quotidien se contente de ce genre de conneries. Vivement ce soir. Je pourrai m'enfoncer dans un repos bien mérité. Je me goinfrerai d'actualités télévisées, m'abrutirai d'alcool et de médicaments, j'entrerai progressivement dans le sommeil des chiens et des justes.

Jour 1.

Au lieu de rester à pourrir chez moi, je me suis installé dans un bistrot de la Ville Nouvelle. Quinze heures. Lampes aux tentacules roses. Les miroirs creusent le passage reliant les solitudes, non sans une espèce de nausée où ricochent les rires de lycéennes. Refrains à la mode. Prof emmitouflé de mauvaises notes. Le garçon apporte un double express éclairé de cognac. Le ticket de caisse se frotte frileusement au ventre d'un cendrier clameur de bière, tandis qu'un vieux beau, blouson de velours noir, cheveux papa Noël, jean étroit, sort du troquet en trébuchant sur l'absence de rencontre bouleversante. Petit tas humain au coin tabac, où tout étant possible, une gamine frêle achète des gros cigares ; on ne perd pas confiance : ce n'est pas pour son père. À la table d'en-face, les chômeurs mâchouillent l'infinie morale de l'histoire. Je m'appuie rêveusement sur la vitre qui, à travers mon visage estompé, laisse passer les gens dont la plupart semble suivre un destin aux contours nets, irréfutables. Une jeune fille pressée précipite son anorak fleuri sur la fonte gracile de ses cuisses de givre, elle fonce vers le parking, je lui adresse mes adieux. Elle est déjà trop loin. Les chômeurs sortent, quelque peu embrumés, bientôt remplacés par un solitaire dont les lunettes aimantées par les faits divers cherchent obstinément à dépasser la pointe du nez. Le mec semble plutôt serein, sorti presque indemne d'un fourmillement de deuils, de divorces. Désormais les catastrophes ne pourront plus que l'effleurer d'une aile de vague courant d'air, de chatouille épuisée. Il remonte ses verres sans le moindre signe d'impatience. Deux autres solitaires - bien plus jeunes -, les yeux humides, suivent du regard le passage lointain des vieilles veuves. Tiens, la famille Survêtement se promène attelée aux bourrelets bleus de la soeur aînée qui, la baguette de pain sous le bras, incarne la fierté de la tribu. Je cherche une bonne raison de lui en vouloir. Je n'en trouve que de mauvaises. Alors je me concentre sur autre chose, sur, par exemple, l'éloignement dansant d'un petit cul moulé de cuir, fesses fruitées d'une jeune maman. Son petit bonhomme doit sortir de la maternelle la tête haute : sa mère l'attend, la vraie, sans ragots, sans bave laiteuse, le ventre plat.

J'aimais quand elle me donnait rendez-vous dans ce café.

Nuit.

Rien. La nuit. Ou presque. Je suis complètement bourré, allongé sur le parking. Mes paumes tentent de calmer les échos noceurs qui trinquent encore avec mes tempes. Des étoiles. Une nausée. Je dégueule. Attaque soudaine des spirales lumineuses. Je l'esquive in extremis. Je parviens à me relever. Des centaines de somnambules sont précipités du haut des tours. Je bute contre leurs cadavres, trébuche sur le vertige inerte. Je retombe. Quelle loque ! Voilà qu'il se marre à présent. Dignité nulle. Conscience zéro. Volonté marmelade. Rien, je ne suis rien, ou presque : une ivresse pourrissante emobée de viande et d'univers.

Après quelques cafés, me voilà plus raisonnable. Mais j'ai oublié d'acheter une corde. Je ne m'étais pourtant fixé que sept jours. Quel étourdi ! Je ne trouve plus ma ceinture qui serpente quelque part dans la pagaille de mon appartement. Mais je sais ce que je vais faire. J'ai une dizaine de sacs poubelle de cent litres, je vais les nouer. Il paraît que c'est solide. Je pense que l'ensemble devrait se tenir.

Maquette de couverture de Frédéric Delachèze d'après photos de J-M Robert, livre épuisé.

jeudi 18 février 2016

Moesta et errabunda (à JCH)

--Le singulier de la première déclinaison (rappel) --



Nom.

Voc.

Acc.

Gén.

Dat.

Abl.

pulchra puella

pulchra puella

pulchram puellam

pulchrae puellae

pulchrae puellae

pulchra puella



Nom.

Voc.

Acc.

Gén.

Dat.

Abl.

pulchra puella ambulat

pulchra puella, ambula

pulchram puellam spectat

pulchrae puellae rosam spectat

pulchrae puellae rosam dat

cum pulchra puella laborat

une belle jeune fille se promène

belle jeune fille, promène-toi

il regarde la belle jeune fille

il regarde la rose de la belle jeune fille

il donne une rose à une belle jeune fille

il travaille avec une belle jeune fille

-

Moesta et errabunda

Dis-moi, ton coeur parfois s'envole-t-il, Agathe,

Loin du noir océan de l'immonde cité,

Vers un autre océan où la splendeur éclate,

Bleu, clair, profond, ainsi que la virginité ?

Dis-moi, ton coeur parfois s'envole-t-il, Agathe ?

-

La mer, la vaste mer, console nos labeurs !

Quel démon a doté la mer, rauque chanteuse

Qu'accompagne l'immense orgue des vents grondeurs,

De cette fonction sublime de berceuse ?

La mer, la vaste mer, console nos labeurs !

-

Emporte-moi, wagon ! enlève-moi, frégate !

Loin ! loin ! ici la boue est faite de nos pleurs !

- Est-il vrai que parfois le triste coeur d'Agathe

Dise : Loin des remords, des crimes, des douleurs,

Emporte-moi, wagon, enlève-moi, frégate ?

-

Comme vous êtes loin, paradis parfumé,

Où sous un clair azur tout n'est qu'amour et joie,

Où tout ce que l'on aime est digne d'être aimé,

Où dans la volupté pure le coeur se noie !

Comme vous êtes loin, paradis parfumé !

-

Mais le vert paradis des amours enfantines,

Les courses, les chansons, les baisers, les bouquets,

Les violons vibrant derrière les collines,

Avec les brocs de vin, le soir, dans les bosquets,

- Mais le vert paradis des amours enfantines,

-

L'innocent paradis, plein de plaisirs furtifs,

Est-il déjà plus loin que l'Inde et que la Chine ?

Peut-on le rappeler avec des cris plaintifs,

Et l'animer encor d'une voix argentine,

L'innocent paradis plein de plaisirs furtifs ?

Pif le Chien ( in "Poèmes à Tata")



وقد فعلت واجبي... Bon, j'y vais : c'est l'heure du croissant au beurre et du monde de paix, d'amour et de justice.

lundi 15 février 2016

Petite contribution sécuritaire.

Attention !

Sont particulièrement dangereux (encore plus s'ils sont sincères) les êtres qui disent, outre considérations biologiques : "Je me suis fait(e) tout(e) seul(e)". Le sont tout autant (peut-être plus, en raison du nombre) celles et ceux qui les croient et les admirent. Voilà, vous êtes prévenu(e)s, je peux aller m'acheter mon pain au chocolat et ma demi-baguette.

dimanche 14 février 2016

A Philomène, bien plus de temps qu'entre 12h52 et 18h39

Je ne suis pas si fou

De demander l'heure à mon chien

Mais regardez

Regardez donc

Où mettrait-il sa montre

Il n'a pas de poche

Le pauvre à son gilet

Paul Vincensini


FAUTE OU ERREUR D'ORTHOGRAPHE ?

" C'est ma faute / c'est ma très grande faute d'orthographe..." (Jaques Prévert)

Qu'on le veuille ou non, le mot FAUTE est moralement connoté, le péché rôde... Aussi ai-je longtemps argumenté (assez vainement) pour que l'infâme "faute d'orthographe" cède à l'usage d'"erreur d'orthographe" En matière médicale, dit-on généralement "faute de diagnostic" ou "erreur de diagnostic"?... Implicitement, "faute" suggère la culpabilité, alors que l'erreur n'est qu'une défaillance pardonnable et, comme on le sait, humainement partagée. L'orthographe est la transcription d'une langue de son code parlé (pas seulement oral) en son code écrit. La difficulté résulte de l'arbitraire des codes. La langue parlée s'acquiert facilement dès le plus jeune âge par imprégnation ; le petit enfant, avant tout apprentissage scolaire, maîtrise l'essentiel de la morphologie et de la syntaxe : il sait très bien qu'on dit "Je veux ( ) bonbons..." et non "Bonbons voulions ils...". Il applique les règles grammaticales sans le savoir. Je passe toutes les étapes de l'apprentissage de la lecture et de l'écriture pour en revenir à "la faute". On distingue l'erreur d'usage et l'erreur de grammaire. Celle-ci résulte généralement d'une confusion des deux seuls accords du français : l'accord en genre et en nombre et l'accord sujet/verbe ; s'y ajoutent principalement la confusion articles/pronoms, les homophones et la mauvaise maîtrise des modes. Je me rappelle une "petite sixième" qui, ayant écrit "Il oubli", s'étonnait que j'ajoute un E alors que "il" est masculin... Avait-elle commis une faute ?... ou une innocente confusion entre l'accord de conjugaison et l'accord en genre ? Cette fillette avait réfléchi, s'était posé la question de terminaison, avait repéré le genre du sujet, mais, tout simplement, elle n'avait pas encore assimilé les codes. Devais-je la punir, en plus, d'une mauvaise note qui eût été la marque rouge de la FAUTE ? Imaginons un élève dominant parfaitement les accords et qui, lors d'une dictée, les respecte à chaque phrase - sauf dans celle-ci: "Je les regardeS". Considérant l'ensemble de son travail, je ne peux que conclure à une baisse de concentration accidentelle. Plutôt qu'enlever des points à la correction, il me semble plus judicieux de souligner le passage et le reconsidérer avec l'élève qui, par réflexe, a associé LES et S. S'il corrige son erreur après réflexion, je n'ai aucune raison de baisser sa note car il ne s'agissait que d'un moment de distraction ne méritant pas l'amputation. L'erreur d'usage, exceptées certaines règles de constructions (adverbes, par exemple),relève essentiellement de la mémoire car qui trouvera une raison justifiant que l'on écrit "trafiQUant" mais "fabriCant"; "imbécile" mais "imbécillité", pourquoi la trace de béquille dans l'un plus que dans l'autre ? Seule réponse possible : "C'est comme ça, on le sait ou on l'ignore." L'ignorance de constructions exclusivement normatives est-elle une FAUTE ?... J Je vous prie d'excuser cette contribution un peu longue, c'est un débat qu'a réveillé en moi un S "illégal" qui maraudait dans un de mes textes. Je propose donc qu'on remplace "faute d'orthographe" par "erreur d'orthographe".

Jean-Mi

(Contribution publiée jadis par le site "exionnaire")

"Le moite hait à Issable"

LO TO FOLO (Paul Vincensini)

Au Puissant Maroufle avec qui, hier soir, j'eus une passionnante et émouvante discussion inspirée par le O grand ouvert.

LO TO FOLO

- Lo to folo lo toto.

- Ko? Ko? Ko

Ko lo folo?

- Lo toto.

- Oh! Lo lo!

Toto lo toto?

- Toto!

Lo to folo

Mo lo po fo do miotto.

Traduction littérale:

Il a tout fêlé la tête. / Quoi ? Quoi ? Quoi ? / Quoi il a fêlé ? / La tête. / Oh ! là là ! / Toute la tête ? / Toute ! / Il l'a toute fêlée / Mais il n'a pas fait de miettes.

N.B. Tous les O de ce poème sont des O fêlés c'est-à-dire ouverts.

samedi 13 février 2016

chorale (reprise)

CHORALE

à la petite Momo, aux mères, aux grands-mères... et aux encore moins jeunes.

-

Encore une fois ma mère me raconte quand elle était

jeune fille, Boulogne, Saint-Cloud, la chorale qui la chantait,

son passage à la radio. Je croyais avoir entendu trop de fois cette histoire.

Mais aujourd'hui j'ai regardé ma mère, son visage si clair d'être soi,

jeune fille au regard bleu lointain. Je perçois l'espoir,

l'avenir qui alors l'animaient, et qui reviennent au monde.

Je connaissais les mots, pas l'histoire.

Je l'écoute. Elle ne radote pas,

elle revit. Et moi, attardé,

je la comprends.

samedi 6 février 2016

"Le prince des solitudes"

est le titre du nouveau* livre de Michel Merlen que la Maison Nationale des Artistes de Nogent / Marne où le poète réside a eu l'excellente idée d'éditer. Il s'agit de poèmes presque tous inédits (trois ou quatre reprises de recueils devenus introuvables comme "terrorisme" - ed. Polder - ). Je livre un de mes textes préférés :

''TRANSFUSION

Sous les feux de la rampe du matin

certains portent tout leur être

sur leur visage

comme si à l'intérieur

ils avaient à peine de quoi vivre''

Michel m'a offert "Le prince des solitudes" à l'occasion de sa visite à La Verrière. Nous avions de quoi déjeuner et échanger. Malgré tout ce qu'il a dû surmonter, Michel est toujours fort, je veux dire fou amoureux de tout ce qui vit vraiment. J'encourage vivement celles et ceux qui veulent en savoir et découvrir plus à se procurer le n° 154 de la revue Décharge où sont publiés la présentation reprise plus bas, un entretien, un choix de poèmes, la biobibliographie, plus, bien sûr, d'autres auteurs (dont cinq poètes norvégiens) dignes du plus grand intérêt.

Voici donc ma présentation de Michel, déjà publiée en 2009 / 2010 dans ce blog, catégorie "comme ça, juste pour le plaisir" avec un choix de textes pour qui aura l'envie et le temps d'aller voir :

MICHEL MERLEN, LA POéSIE COMME "QUITTANCE DU VIVRE"__

__Dès que l'ennui tourne le dos, je rejoins quelques êtres et lieux de ma micromythologie, certains parcours tirent toutes les courtes pailles du rituel, les rues infatigables. Le regard picote les lumières et les rapines à venir.

Années 80. Presque chaque semaine, avant le rendez-vous au Pont de l'Epée, j'inspecte mes librairies. Chez Oterello, surréalisme, livres précieux, espèce protégée. Emiettant mille minuties, le propriétaire m'accorde le privilège de feuilleter l'édition originale de La sauterelle arthritique. Mine de masque au mur, André Breton, les yeux fermés, protège les bonds, les souffrances ironiques de la petite Gisèle. Au Partage des eaux Alex a sauvé de la noyade deux exemplaires de Poètes d'aujourd'hui: Roger Gilbert-Lecomte et Saint-Pol-Roux patientent au sous-sol. Se sont-ils compris? Dans la vitrine de Tshann le reflet d'Yves Martin ricane à l'infini. Aucun doute, le petit jour a fait bouillir son vin. Quelques restos, quelques cafés plus loin, L'oeil écoute. Sous surveillance du cyclope claudelien, je maraude dans les oeuvres complètes de Marcel Aymé -cuir bleu- illustrées par Topor, lequel , tombé amoureux de la Vouivre, laisse l'inspiration se balader pieds nus dans la sinuosité des vipères.

Mais l'inspection la plus longue, celle qui exige la patience méticuleuse de démineur, m'attend rue du Cherche-Midi, à la librairie des éditions du même nom, qui abrite également les publications des éditions Saint-Germain-des-Prés. Dans les rayons, des milliers de recueils se blottissent comme des orphelins; mais l'expérience instruit la méthode: je n'effectue mes prélèvements que dans la contexture des collections Poètes contemporains, Haut langage, Poésie pour vivre, Blanche. Les autres étiquettes constituent l'immense quantité négligeable des victimes de la flibuste. J'ai ainsi lié connaissance avec Alain Morin, hallucination errante; Jocelyne Curtil au point de non retour; Daniel Biga, le volatile Mohican; André Shmitz, dompteur d'éclairs rapaces; tant d'autres...Cette fois, c'est La peau des étoiles qui attire mes doigts. Auteur: Michel Merlen. Je lis: "Les femmes sont des puits où je n'ose descendre / pourtant d'elles montent des enfants"... Ecriture autodéfense, vers atémis; le titre ne ment pas: trouver les mots pour soulager l'épiderme à vif des lueurs trop lointaines.

Michel Merlen incarne par excellence le poète tel que l'envisageaient Jean Breton et Serge Brindeau, en 1964, dans Poésie pour vivre (Manifeste de l'homme ordinaire): "La vie ordinaire devient trop enlaçante pour qu'on la néglige, c'est elle que nous inscrivons." Mais aussi: "Le langage à son tour irrigue le monde qui l'a fait naître, il exprime comme il peut le "réel", mais il le transforme, et cette métamorphose paraît plus vraie que l'expérience primitive... Que votre écriture soit aussi insolite et contradictoire que la magie ordinaire..." Il ne s'agit donc pas d'énoncer banalement la banalité; pour ça, nul besoin de poètes. Il se trouve pourtant des escouades d'auteurs qui, semble-t-il, ne retiennent que la première phrase de l'extrait cité plus haut. Aussi une multitude de textes indigents, sous couvert de "lyrisme ordinaire", ont-ils été promus poèmes, quand bien même ils se satisfont de traînasser au ras - pas même des pâquerettes.

Le quotidien, l'ordinaire, certes, mais en perpétuel mouvement avec l'imaginaire, la colère, l'émerveillement, la violence, l'amour... et surtout, surtout: le style. Celui de Michel ne saisit la banalité, le "jour le jour", que pour en révéler le chant, "l'absence absolue de frontières", blues , souvent, du temps rauque, déréliction nomade qu'éclairent fugitivement la beauté féminine ("Je veux qu'on le sache / j'ai de l'admiration pour tout ce qui est vivant / pour le pain chaud de tes cuisses / les fraises de ton sexe..."), la mer en marées-marelles d'enfance, le génie de certains lieux: Hyères, la Tunisie, quelques dédales parisiens (" Je n'étais pas encore blessé à mort quand j'étais à Tunis, à Hyères, à Port Cros"). La blessure originelle: l'abandon. Fils de l'absence, mère "made in America", Michel sait que la plaie ne cicatrise pas, elle saigne ailleurs, et l'âme se heurte au front du père - qui aurait voulu écrire - ("ils n'ont pas voulu / ni te tuer ni que tu vives / ils ont fait l'amour mal / le hasard d'une naissance s'est levé."). L'Algérie, la guerre, douleur, cette fois, de toute une génération (Venaille, Laude...) au coeur des trente - pas si "glorieuses" qu'on l'affirme. Désertion, prison des Baumettes, régiment disciplinaire. Michel, refusant de tuer, sortait avec son arme, mais sans cartouches. Déserteur de l'odieux, il le reste, il faut échapper aux constrictions du temps, respirer enfin à pleins regards, capter le hasard au lisse d'une épaule, les coïncidences fondantes, l'instant va-nu-pieds; sûr, au bas du boulevard, s'ouvre le passage vers les rues de la mer. Poète marcheur, il ne débusque pas le pittoresque comme le piéton de Paris; s'il y a connivence avec Fargue, c'est la haute solitude. Celle-ci ne s'élève pas sans risques ("je sors des hôpitaux / pour me soigner / au vent cinglant des villes...je ne sais pas pourquoi je marche"), l'identité menace dissolution, les particules de soi sont hautement instables, l'abattoir du silence attend froidement l'aboiement muet de qui l'homme en blouse blanche prend la main, sans lui dire bonjour. Michel ne camoufle pas, ne maquille pas les paupières tremblantes; sa poésie, comme celle de Chambelland, n'hésite pas à dénuder le noyau, comme celle de Delbourg où xanax peut rimer sans remords avec Astyanax. Alors la violence s'impose, vitale. Mais peu de rapports avec les incantations somptueuses d'Artaud, l'humour désarticulé d'un Michaux désespérément jubilant. Michel, dans la tiédasserie qui en ces temps s'impose, s'accorde le luxe d'être une violence modeste.

"Il te faut créer pour te faire entendre". Le verbe entendre occupe tout son sens, l'auditif comme simple médium de comprendre, puis d'aimer, non d'amour mesquin et possessif, retranché, mais celui de faire corps avec tout ce qui palpite: les galets mouillés par le large attestent l'été des corps, les trottoirs pluvieux des villes reflètent l'urgence des rencontres, ça clignote le vertigineux, pendant que, plus tôt, plus tard, ou simultanément, "le beau temps tient / grâce au sourire des passantes." Le jeune homme - non sans anxieuse pudeur - déboutonne son gris, parce que les mots l'ont retrouvé. Alors, vite, écrire, le langage prouve la présence, comme les traces de lynx dans la neige.

Si j'étais sérieux, rationnel, exégète, j'établirais le corpus des poèmes de Merlen où, de toute évidence, l'altérité fusionne avec le mystère d'être soi, unique (sans propriété, contrairement à Stirner). Mais je ne suis pas très méthodique. Je me laisse aller à repérer une généalogie du hasard, et je ne vois -si je m'en tiens à la poésie contemporaine - qu'un seul cousin par alliance de Michel Merlen: Gérald Neveu, qui, tout simplement, espérait: " dans la nuit de la nuit / faire pousser une autre nuit / à grands coups de tête.

Jean-Michel Robert __ __

  • Oui, quand il s'agit du livre le plus récent je dis toujours "nouveau" et non "dernier" car cette (dernière) épithète peut être pessimistement (si j'ose) comprise. Sur ses cartons d'invitation aux signatures Guy Chambelland imprimait "Le .... à ... heures ... signera son dernier livre ... (titre) à la librairie Le Pont de L'Epée (adresse, n° de téléphone). Nous trinquerons." Quand nous avons programmé ma signature de "Une taupe ne fait pas le printemps" j'ai demandé à Guy de remplacer "dernier" par "nouveau" en précisant, un peu honteux, que je n'étais pas superstitieux...