Sur le palier, des cartons traînent . On les a vus de loin, grâce au troisième œil, l’œil de la porte, l’espion sans brume. On sort, l’air de rien, en sifflotant : il ne faut pas leur montrer qu’on a peur. Au moindre signe de lâcheté, à la plus petite moiteur trouillarde, ces cartons ne manqueraient pas de mordre les mollets, déchirer les cuisses, mâcher le corps entier jusqu’à le transformer en l’un des leurs. Alors qu’en sortant ainsi, calmement, arborant la mine sereine de l’homme qui sort acheter son pain, on trompe l’instinct des cartons, la proie gagne la sortie sans être repérée. Ensuite on peut toujours aller faire ses emplettes, en attendant que la femme de ménage ait éloigné de nos couloirs ces prédateurs rampants. Car cette dame sait les dompter ; les cartons les plus féroces finissent tous par venir lui manger dans le gant en caoutchouc. Comment fait-elle ? On se le demande, une fois rentré chez soi, tout en caressant dans l’eau tiède la vaisselle apprivoisée.