MINUIT

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Le vent bouscule les plus gros déménageurs

Dont les meubles sortent en tumulte de la forêt.

A l'hôpital le silence s'étale plus qu'ailleurs

Quand l'homme se démeuble au dernier degré.

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Il va mourir. Rien ne bouge et plus rien ne passe.

Il est l'homme étalé comme une bête de surface,

Descendu de ses hauteurs, remonté de ses profondeurs,

A l'hôpital il y a des murs plus qu'ailleurs.

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Rien ne passe à travers quand l'attentat ultime

Rapproche les paupières pour qu'elles se suppriment,

Et quand la glace brûlante pose une bonne couche

Au-dessus du mal pour en cautériser la bouche.

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Moi je ne dis mot, pour garder l'espoir d'un accord.

Nous serions disposés à abandonner ce corps

S'il n'était déjà si solitaire dans le drame,

Il fait toujours minuit quand on parle de l'âme.


TRANSFERT NOCTURNE, récit (extrait).

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Ce qu'on appelle mort, c'est un cheminement vers le trou final, et ce cheminement commence dès l'instant où surgit en nous la pensée de l'anéantissement. On est mort, dès qu'on pense à la mort. Comme tout le monde y pense, tout le monde peut en témoigner d'une façon valable. Tous les témoignages comptent, puisque tout le monde meurt et renaît sans cesse, en faisant l'amour, en étant malade, en voyant tomber les feuilles d'octobre. C'est cela la mort à ses débuts: une affaire de conscience. Excepté les grands fous et les tout petits enfants, lesquels ne meurent jamais, tout le monde peut renaître.

Mais il est des êtres pour qui rien n'est plus difficile qu'une renaissance totale. Mourir et renaître, c'est un peu comme aimer et haïr. L'amour a été octroyé, à certains, avec une si grande abondance que cet amour s'est transformé en poison. Ces êtres-là n'ont pas seulement vécu la mort par une sensation violente. Ceux-là n'ont pas seulement mordu la cendre. Mais ils en ont conservé le goût. Leur témoignage eût été plus important, s'il n'avait le défaut de pouvoir tout dire. Mais il dit tout. Ces morts-là ont toujours su se mettre en communication avec les vivants, grâce à leur langage qui est resté compréhensible. "Mais à ce dernier rolle de la mort et de nous, il n'y a plus que faindre, il faut parler françois", recommande Montaigne. Eh bien, ils parlent français. Ceci est une vérité. Elle est de celles qui ne sont pas plus amusantes que le rire d'un crâne.

Mais que ces mêmes êtres fassent le terrible voyage non pas dans les remous d'une pensée, ou le saisissement d'une sensation violente, non pas du canal ouaté d'une de ces maladies qui provoquent l'extinction et l'engourdissement (et à propos desquelles Vauvenargues disait: "Les maladies suspendent nos vertus et nos vices"), mais qu'ils s'en aillent parmi les flamboiements monstrueux des douleurs conscientes, des plus violentes des douleurs physiques, de celles qui attaquent le corps à coups de tenailles précises et de pinces vitriolées, toujours en épargnant les centres vitaux pour que le cheminement s'accomplisse avec une lenteur affolante, alors tout change. Ils deviennent des morts authentiques. Ces morts-ci changent d'univers. Ce n'est plus une question de degré, mais une question de nature. Ils deviennent de vrais morts, rejetés vers le mutisme partiel, pour cette simple raison qu'ils ne peuvent pas tout dire. La douleur physique est incommunicable. Allez, allez, il n'y a pas de français qui tienne!


Chamour Kerestedjian, dit Armen Lubin, est né à Istambul d'une famille arménienne d'artisans. Contraint de quitter son pays pour échapper aux persécutions, il se réfugia à Paris où il trouva un emploi de retoucheur photographique. Il habita Montparnasse, s'intéressa au surréalisme, écrivit sous le nom de Chahan Chanour un récit relatant l'exode de son peuple . Il fut l'ami de Jean Follain, Max Jacob, André Salmon qui le fit connaître à Jean Paulhan. Il vécut pauvrement jusqu'à ce que la maladie, vers 1936, le jette dans la misère: atteint d'une tuberculose osseuse, sans protection sociale (Il ne put jamais obtenir sa naturalisation...)

Opérations répétées, vie en salle commune à Broussais, à la Salpêtrière, dans divers sanatorium, avec, entre deux hospitalisations, des périodes où il est à la rue. Il put quitter les hôpitaux pour être l'hôte du foyer arménien de Saint-Raphaël.

Les poèmes proposés ici sont extraits de LE PASSAGER CLANDESTIN (1946), SAINTE PATIENCE (1951), LES HAUTES TERRASSES (1957), trois titres réédités en un volume dans la collection "Poésie / Poche" Gallimard. A ma connaissance, TRANSFERT NOCTURNE (1955) reste introuvable, ou presque.