A ces mots, mon sang et mon cerveau noircirent instantanément, mon cœur ne pompait plus que la rage. Je me levai d’un bond et massacrai l’abjecte cambroussarde à grands coups d’aiguilles à tricoter.


SECOND MANUSCIT


Quelqu’un a dit : « C’est lui, c’est l’ogre », ou quelque chose comme ça, peut-être « le loup » ; féroce en tout cas, très méchant. Moi, depuis longtemps, je voulais dormir du tiède. J’espérais rêver d’animaux doux bordés d’hiver. Du blanc heureux dans son pelage. Paupières bien propres, chuchotements, nombreux, beaucoup de voix lisses. Ca y était presque, j’avais retrouvé la bonne respiration, le grand poumon qui purifie la nuit. Ca y était presque… Et paf !... la lumière.

J’ai eu très peur. J’ai dû crier qu’il ne faisait pas jour. Foutez moi la paix ! Enterrez-moi toutes vos lumières !

Mais si. Il faisait vraiment jour. Les rideaux n’y pouvaient rien. Et moi j’étais bien moi, bien là, dans la chambre ; moi, j’avais tort, j’étais tort… et tout le reste, tous les autres faisaient vraiment jour.

J’ai senti ma bouche, l’intérieur. Méduses sur la langue. Soif, je mâchais la soif. Ma bouteille d’eau était vide. La peinture du plafond se craquelait, une vraie peau de désert qui contaminait mon front. Je n’osais pas regarder mon mur. Epuisé, j’étais lourd, les jambes pleine de vase.

J’ai quand même réussi à me lever. Je tremblais dans mon pyjama humide. Froid. J’avais sué du froid. J’ai ôté ma veste. Je puais un peu.

J’ai rempli ma bouteille au robinet du lavabo, j’ai fermé les yeux et j’ai bu, longtemps.


« Oh ! ça sent mauvais chez vous ! » a dit mon infirmière préférée, la plus jolie, comme une personne que j’ai connue, dont je me souviens sans image, juste une nuance de buée. J’avais honte, mais j’étais trop fatigué pour la douche. J’ai refusé du chef.

- Si, Monsieur, il faut y aller. Je vous rappelle que vous avez ce matin un rendez-vous important.

Elle disait ça doucement, en souriant. J’ai pleurniché un peu. Je répétais que j’étais trop crevé, épuisé, le corps et l’âme saturés de vase. Impossible de la convaincre.

J’ai pris mon paquet de cigarettes tandis qu’elle affirmait que ça irait mieux après le café, la douche et la promenade.


Ah, la promenade ! Sous étroite surveillance ! sous ciel exigu ! Jamais seul dehors, donc jamais vraiment dehors, même dans le parc, les lisses hêtres, les hauts chênes, les condamnés ormes… toutes les sommités vertes m’ignorent. Jamais dehors, toujours accompagné par l’infirmier: Luc, Alex ou Guillaume. Ca dépend des jours. Luc, Alex ou Guillaume, peu importe, c’est toujours le même. Il dit :

- vous récitez bien, vous en savez d’autres ?

Je dis :

- Oui plein d’autres, mais je ne sais pas lesquels ; les poèmes s’imposent comme ça, par surprise. Ce dont je suis sûr, c’est qu’ils ne sont pas de moi, mais je ne me rappelle pas les titres ni les auteurs.

- Lundi, vous avez récité une fable de La Fontaine : « Les animaux malades de la peste. »

- Ah oui… Oui, ça je sais, toutes les récitations d’école, je me souviens de tout, je les revis. Bien clairement, je vois le texte sur mon cahier, page de droite ; mon dessin, page de gauche ; le maître ou la maîtresse, la classe, tout. J’ai pas rêvé, j’ai pas toujours habité ici.

- Bien sûr que non.

- Bien sûr que non… et bien sûr de rien d’autre.

- Ca reviendra, progressivement, ou d’un seul coup, on ne peut pas prévoir. Mais ça reviendra.

- Je me demande si je ne veux pas que ça reste où ça est … ça était.

- On ne décide pas

- vivre malgré soi

dans le grnier où tout chancelle

où l'avenir n'est plus lisible au fond des mains... Dites, c’est vrai que je suis dangereux ?...


Elle m’a dit en sortant : je sais que ce n’est pas facile, mais essayez de moins fumer. J’ai dit que je n’essaierai même pas d’essayer. Elle n’a pas entendu. J’ai allumé une cigarette. Ca tue les méduses. J’en ai craché au moins trois cadavres dans le lavabo. Et puis fumé une autre, et une troisième, très vite, jusqu’au bout, jusqu’à brûler le bout des doigts.

J’ai ouvert les rideaux. Le ciel semblait assez réel malgré ses lézardes. J’ai fermé les yeux un bon moment, et puis, brusquement, je me suis tourné vers mon mur, les yeux grands ouverts. Oui, mon mur était toujours là, comme moi, comme le jour, personne n’avait démonté tout ça. Je me suis approché, tout près, jusqu’à coller mon front au front du dieu Ogre. J’ai essayé une prière, mais je n’arrivais pas à y croire. J’ai pris un peu de recul pour mieux capter le regard d’Ogre. Impossible d’oublier que c’était moi qui avais peint tout ça.

J’ai fixé, longtemps, longtemps mon mur. Les couleurs finissaient par en souffrir, couler, se mélanger aux larmes, cependant je résistais…

- Monsieur, calmez-vous.

Encore l’infirmière. Elle venait m’amadouer. Son but était clair : la douche.

Elle a regardé mon mur avec intérêt, admiration. Elle a dit :

- Vous avez changé quelque chose depuis hier soir… Mais quoi ?... Je n’arrive pas à saisir quoi.

- C’est le Grillon, le déguisement, ai-je précisé.

Elle hésitait, perplexe, mais elle a renoncé à en demander plus.

- La douche est libre. Vous verrez, vous vous sentirez mieux.

Elle a dit ça comme s’il s’agissait du passage vers une vie nouvelle. J’ai repris :

- Et je sentirai bon… Je me sentirai bon.

Elle a souri.

Je lui ai demandé de jurer la propreté de la salle de douche : pas de poils collés ! Et surtout, pas de vieux pansements !

Elle a juré, en affectant de ne pas prendre mon angoisse au sérieux.


« Aurore… aurore… aurore… » répète Grillon. « Vêprée… vêprée… vêprée… » dis-je. Le dieu Ogre sourit. Sourire doré cerné de rouge, petites planètes de sang dans les yeux du dieu jongleur, du dieu dompteur de clowns, mangeur d’épées, dévorateur de fauves et de bébés sans naissance. Il a fait mal avec ses yeux coupants, avec son sourire pointu, avec la reptation des rides ; l’aurore le sait, elle reste recluse dans son faux jaune. Ils s’en foutent ! A moi l’humiliation ! Je reste dans l’introuvable… Mais ils s’en foutent ! Ca se voit dans le vol de l’oiseau, dans les reflets du chat. Ils se le disent en silence : Faites passer aux anges ! Faites passer, pendant que j’y crois encore ! Ils ne m’entendent pas. Moi, je suis bon pour les fenêtres sales, un lécheur de buée, mais la buée des murs est trop épaisse. Moi je suis bon pour la viande, le matin, toujours se lever, chercher, peiner, occuper les cellules, lécher les murs… Ogre, je t’offrirai une femelle, une jolie joueuse de temps, je la déposerai sur ton ombre, tu pourras passer l’éternité à te régaler par avance… Pourquoi ces racines ? Ca fait mal ! ça fouille, ça creuse mon air !...




- Vous sentez mieux ? m’a demandé le docteur.

J’ai répondu :

- Forcément… Tout à l’heure j’ai failli mourir de suffocation.

- Pas du tout, vous respiriez normalement, je n’ai détecté que des extrasystoles, rien de méchant. Seulement vous étiez dans un état paroxystique qui vous a retranché de la réalité pendant environ une demi-heure. J’ai modifié votre traitement. Maintenant vous êtes debout, c’est très bien.

Guillaume, ou Alex, ou peut-être Luc me tenait le bras car je tenais debout, certes, mais j’étais vertigineux. Nous n’étions pas dans le cabinet de consultations, mais dans un beau salon bien propre, tout à la bonne place. L’infirmier m’a accompagné jusqu’à un fauteuil où je me suis laissé tomber. J’étais bien habillé. Je sentais bon. Quelqu’un d’autre était là, avec le toubib, il parlait de moi. C’était important. Il s’est approché et m’a serré la main. Il s’est présenté : un nom très long, je ne m’en souviens plus, je sais seulement que ça ressemblait à un nom de médicament. Il m’a dit qu’il avait vu mon mur pendant mon « absence ». Il a dit que c’était extraordinaire, que ça perdait vraiment beaucoup en photo. Ses mots pataugeaient dans ma tête, j’étais tout à l’étonnement d’être là. J’ai quand même réussi à répondre : « Oui, c’est beau, ça me plaît. »

Ils ont parlé de l’exposition de mes autres peintures. Je n’arrivais pas à m’intéresser. Je voulais me rendormir. D’eux à moi l’espace devenait crayeux, j’aurais pu gratter, en garder sous les ongles.

L’autre m’a dit : « Je ne vous voyais pas si jeune. »

Ses mots ont duré. Puis ils ont fondu lentement dans ma bouche.

Depuis, je n’ai plus envie de raconter .