Elle était là, devant le troquet. Elle me tendit ses mains. Je les effleurai en m’approchant. Elle m’embrassa à la légère. Entrons, chuchota-t-elle, les yeux baissés.

- Que fais-tu en ce moment ? demanda Annie, toujours jeune, lisse, le regard bleu noyades.

- Je vieillis.

- Tu vieillis bien.

- Accouplé à ce verbe, tout adverbe coquet fait le clown.

Je n’éprouvais rien, ou pas grand-chose : juste un agacement nébuleux. Sûr, l’enfance était ailleurs.

Quand elle osa me dire « Je t’aime », ma patience trébucha :

- Trop tard. Tu es belle, restée miraculeusement jeune, tu sais ce que nul ne devrait savoir, j’ignore par quel sortilège ou enchantement, mais c’est… tu es trop tard.

- Vivons ensemble…

- Pour quoi faire ?

- Nous irons en province. Nous tiendrons un café-épicerie dans un village comptant trois puits, une église, deux fontaines…

- Arrête !

- Mais…

- Je préfère pourrir à attendre… la vraie, celle qui ne blague pas avec le temps.

- Mais elle est partie, elle ne t’aime plus.

Je jetai un billet sur la table. Revêtant mon imper, la voix en équilibre instable, je dis à la belle que je n’avais peur de rien, qu’une Nadja de supermarché ne saurait m’embabouiner bien longtemps, que je n’étais pas de ceux qui refont leur vie. J’ai toujours eu horreur du bricolage.

- Tu vas le regretter, dit-elle doucement, le nez dans l’expresso.

- Ca ne changera rien : le regret c’est un de mes organes.

Dehors, je croisai Porchiffon Lagadoue. Cette fois, ces propos étaient parfaitement intelligibles : « Encore un cocu de la dernière chance ! »

Il faisait salement nuit. Froid humide, Lune wassingue, colère…

Je m’arrêtai sous un réverbère pour allumer une cigarette. A l’instant où j’approchais le briquet, mon geste s’engourdit, ralentit, l’espace coagulait… Quand la flamme, au prix d’un effort monstre, atteignit la clope, je vis l’éclair d’un flash. On me photographiait. Qui ? Pourquoi ?

Je tombai inanimé.

Quand je repris conscience, j’étais dans mon salon, allongé sur le canapé. Mais nom de Dieu, qu’est-ce qu’elle foutait là, assise sur une chaise, tricotant sereinement - un nerf à l’endroit, un nerf à l’envers – la vieille beauceronne au sourire méchant ?

Constatant mon réveil, elle ricana :

- Tu t’endors n’importe quand, n’importe où, tu commences à digérer difficilement toute cette enfance, mon vieil amour…

(à suivre...)