grandes vacances (2)
Par jean-michel robert, samedi 7 février 2009 à 10:01 :: NOUVELLES ET DIABLOGS (Nouveaux visiteurs, avant toute promenade dans ce blog, consultez la catégorie "avertissement".Merci.) :: #1058 :: rss
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Mon malaise dans le magasin n’était pas le premier. Consultations et examens médicaux avaient attesté ma parfaite santé physique. Pourtant, merde, c’était pourtant bien moi qui morflais…
Arrivé chez moi, je m’émiettai sur le canapé pour essayer d'être le moins possible.
Je me réveillai en sursaut vers deux heures du matin. On avait sonné à ma porte. Je me rassemblai le plus vite possible pour aller voir. J’ouvris. Personne. Palier noir, effluves de vieux dîners, rien d’autre. Je refermai en me demandant si j’avais déjà rêvé si vrai.
Débarrassé de mes vêtements, je me recouchai, mais, cette fois, dans mon trop vaste lit. Lumière allumée, je fumais gauloise sur gauloise en contemplant les photos fixées sur le mur d’en face. Temps punaisés dans ma viande, délectation morbide de l’instant ravi de saigner son nevermore…. Comme c’était bien, nous… comme c’est merveilleusement et niaisement douloureux…
Soudain, je m’avisai – non sans un grand « Putain ! » mental – que, depuis au moins une heure, je m’étais accoutumé à ce phénomène – disons singulier : les photographies bougeaient. Certes, fort peu. Mais je voyais distinctement les quelques secondes ayant précédé le cliché : mouvement d’un bras, naissance d’un baiser, geste menu masquant le rire… Et clic, plus de temps, du gel. C’est un étrange petit oiseau qui me sortait des yeux.
Je me précipitai dans la salle de bains pour m’y refaire un visage. Revenu dans ma chambre, j’observai les photos de plus près. Elles bougeaient toujours.
J’éteignis la lumière et me retranchai dans le salon que seule la télé éclairait. Je mis le son. Documentaire minutieux relatif aux protozoaires et aux myriapodes. Pas passionnant, j’en conviens, mais rassurant. Je repris conscience à l’aube. Informations : guerres, désastres, crimes, football… rien de neuf, à part un pauvre type non encore identifié retrouvé mort près de l’étang de ma commune. Crime ou suicide ? Les enquêteurs ne pouvaient se prononcer.
Après avoir ingéré quelque courage dissous dans un café bien fort, je retournai à mes photos. Pas un geste. Tout était dans l’ordre, donc. Fallait-il s’en réjouir ? Je remis la question au prochain ordre du jour.
Un sacré bout de temps que je n’avais plus de nouvelles d’elle. Elle me laissait choir. Sans doute avait-elle rencontré un homme, un vivant, sûr de lui, sécurisant et plein d’avenir. Cette idée me grillait les synapses, la jalousie me faisait bourdonner du lustre. Je sortis la bouteille de whisky et me bourrai la gueule.
Matin ou soir ? Matin, oui, vu l’éclairage du sol où je me suis coagulé. On est quel jour ? Mal au crâne. Danse de l’ours entre les tempes. Tapage chez les voisins. Un beau jour ou peut-être une nuit, je massacrerai tous les voisins.
Sans plaisanter, je dois me lever. Pourquoi ? Pas la moindre idée. Mais c’est comme ça : l’homme doit se lever, même sans amour, sans espoir, sans joie, sans projet, juste parce qu’il a trouvé un peu de viande enrobant son presque rien.
Une fois douché, rasé, lavé de toute tentation métaphysique, j’attendis le facteur. Je l’aime bien, c’est le métier qui siffle. Le facteur pose son vélo et distribue notre courrier en gazouillant un air joyeux, la musique des distances. Déception si la mélodie ne vous est pas destinée : factures, mises en demeure, pas de nouvelles… ou tristes. Ce jour-là, pour moi, la partition était étrange. Je trouvai une petite enveloppe libellée à mon nom, mais sans adresse ni trace postale.
« Tes photos bougent. C’est mauvais signe. Oui, c’est bien moi, Annie. Je sais que c’est incroyable, mais je te jure que c’est vrai. Dans l’état où tu étais l’autre jour, je n’ai pas osé te le dire. J’ai confié ce message à Porchiffon pour qu’il te le porte d’urgence. Tu m’aimais follement quand nous étions enfants. Mais tu étais trop enfant. Aujourd’hui tu es plus vieux que moi. Rencontrons-nous comme tu le rêvais.
Annie »
Ce fut, bien sûr, la plaisanterie – mauvaise – qui s’imposa comme première hypothèse. Mais ça ne tenait pas : l’auteur de cette missive en savait trop, et je n’avais parlé d’Annie à personne sur cette planète depuis mes douze bougies. Pas à tergiverser : c’était bien elle, Annie, mystérieusement jeune, bloquée dans sa vingtaine, informée de mes secrets par effraction indolore. Quant à Porchiffon, le félon, je comprenais tout ; je voyais distinctement, le message d’Annie dépassant d’une poche de cul de son short immémorial, rebondir de bistrot en bistrot, ricocher de caboulot en « vieux pote », pour aboutir devant ma porte à deux heures, sonner pour se faire offrir un « dernier » verre, puis, s’avisant des dispositions peu hospitalières de la plupart des Français au-delà de l’heure raisonnable, retourner à son vélo et fuir à toutes pédales dans la nuit gluante. Oui, je le voyais bien, le scélérat…
« Comme je le rêvais… » Inutile d’entreprendre de longues fouilles. Bien que datant des temps néo-archéens, cette rêverie affleurait de nouveau ma présence : elle, vingt ans ; moi, dix-neuf ; nous nous rencontrons par hasard, devant le café La Grenouille ; soir, pluie légère ; nous nous reconnaissons, entrons prendre un pot ; conversation émue, sourires funambules, mains frôlant l’à-peine de leur distance… à la sortie, long baiser, scène ruisselant un romantisme suranné, voire carrément cucul… Mais, qu’est-ce que tu veux, c’était bon.
Je décidai de risquer le rendez-vous. J’attendis donc la pluie légère.
Foutu beau temps. Non, temps lourd, bleu écrasant. Accablé, je dégouline. Aller acheter mon pain c’est accepter le risque de la déshydratation fatale. Insomnies étrangleuses. Je ne peux trouver le sommeil qu’à poil sous une serviette mouillée de glaçons fondus. Tout le jour, mes volets restent clos ; la nuit, les fenêtres grandes ouvertes. Moustiques, comme je vous hais… Ma seule activité : dessiner.
J’ai décidé de mener une expérience : une photo quelconque, sans le moindre rapport avec nous, bougera-t-elle aussi ? Et des dessins ? des portraits d’elle ?
Muni de sa photo, je tente de reproduire son visage. Mais chaque tentative échoue. Malgré le « coup de crayon » qu’on m’accorde généralement, je me retrouve toujours, le dessin achevé, face à une vieille femme au sourire méchant. Je le jette dans un grand sac-poubelle. Je recommence. Même résultat. Bientôt le sac est plein. Je vais le foutre dans le réceptacle à ordures de la cave où, déjà, partouzent les matous.
J’ai cependant conservé un portrait de la vioque car j’ai réalisé progressivement que cette tête ne m’est pas inconnue.
J’explore ma boîte à cartes postales. Parmi les villes et régions touristiques, les anniversaires, les meilleurs vœux… je finis par dégoter la vieille. Selon la mention imprimée au dos de la carte, il s’agit d’une vieille paysanne beauceronne du début du vingtième siècle. Devant la fenêtre de sa ferme pourrie, elle sourit la même méchanceté que mes dessins. Cette carte est muette, nul ne me l’a adressée… Je l’ai probablement achetée. Quelle idée !
Je fixai la carte et mon dessin au mur-musée de ma chambre et j’attendis la nuit.
Vers deux heures, après avoir héroïquement bâfré une flopée de séries télévisées, j’allai me coucher. Je faisais l’innocent ; tu sais : celui qui sifflote un refrain connu comme si de rien n’était, pas question de renoncer à ses petites habitudes, sa petite douche, sa brosse à dents, sa radio, son caleçon tiède.
Une fois au lit, je pris un livre de Benjamin Péret, en relus quelques pages et finis par cette assertion poétique : « Il faut être un pour être deux ».
Fumant gauloise sur gauloise, j’observais les images. Comme d’habitude, ça bougeait, sauf la Beauceronne. Ni la carte ni mon dessin… Sûr, ça n’allait pas se passer comme ça ! Je me levai d’un bond, décrochai tous ces instants et les claustrai dans un grand sac Mammouth.
Vint enfin la pluie légère.
Le petit jour pleuvait finement sur les passants gris, frileux malgré l’été, sur les heures et les voyages ingrats. Cette bruine tiendrait-elle jusqu’au soir ? Autoriserait-elle les rencontres bouleversantes ? Je n’y pouvais rien. Mieux valait déguster un café sans questions, laver mes yeux aux fenêtres, aux reflets retardataires, avaler la chaleur amère à petites gorgées. Histoire d’accélérer le temps, précipiter le soir, je repris mon crayon et ma peinture et me jetai hardiment dans l’autoportrait. Disposant de quelques photos d’identité, j’essayais d’interpréter mon visage. Echec total. Pas de doute, il s’agissait bien d’identité : à chaque tentative, les formes et les couleurs m’imposaient une tête de vieil homme piégée dans l’entrelacs des rides, un sourire de denture cruelle, un ogre aux yeux pleins de lames. L’ogre était accompagné d’un insecte, d’un chat et d’une corneille. Sac-poubelle.
Vint la lumière des rendez-vous.
Il pleuvait toujours, délicatement. Je mis mon imper et partis à pied vers La Grenouille. Je marchais en songeant au Mystère quand deux jeunes connards m’accostèrent. Un grand brun costaud et un petit rouquin chétif, pas rasés, pas lavés, nimbés d’effluves de bière. Le grand, sans la moindre civilité, me demanda une cigarette. Je mentis, affirmant que je ne fumais pas.
- Tu fumes pas, vieux ? demanda ironiquement le balaise
- Non, désolé.
- Tu soignes ta barbaque, tu veux vivre longtemps, mourir sainement, criblé d’air pur ?
- Oui
- Ca va, passe, on s’occupera de toi sous peu.
(à suivre...)
Commentaires
1. Le samedi 7 février 2009 à 18:25, par bon,
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