GRANDES VACANCES


Nous rermercions ici le docteur B. qui nous a confié les manuscrits de son patient


PREMIER MANUSCRIT

J’étais tombé bien bas. La liberté s’épaississait, devenait crayeuse ; les temps errants, l’été, la chaleur, la paresse hantaient l’appartement. La télé aussi. Incapable de lire, d’écrire, je regardais n’importe quel programme : séries américaines, histoire de l’art gothique, recyclage de la plume d’oie dans le Périgord… Le reste du temps je pleurais, cherchais le sommeil, crevais de peur.

Certes, elle m’écrivait, téléphonait, mais nous ne vivions plus ensemble ; le passé se décomposait sous mon nez ; tous les matins je vomissais, j’espérais que l’univers viendrait avec.

J’étais en vacances. Pour la première fois je devais les digérer seul. Juillet s’acharnait, je suais au front de toutes les HLM ; je maudissais la mémoire, haïssais le présent, tandis que l’avenir pondait ses nœuds coulants dans ma tripaille. J’étais en vacances. Je nageais dans ma silhouette. J’étais tombé bien bas.

Je mangeais à ma faim et buvais à ma soif, je chialais à ma tristesse et riais à mes miroirs ; j’essayais de croire – en moi, par exemple – ; je m’écoutais vieillir, rassemblais les miettes de foi avec mes yeux. Je regardais n’importe quel programme.

Connais-tu la grande fatigue, celle qui harasse le moindre geste ordinaire ? La vaisselle s’entassait, baignait dans l’asthénie de graille, les fenêtres fignolaient une brume permanente, la poussière complotait avec les araignées. Lit sinistré. Haleine de vide-ordures. Tapis mouvants… Sûr, le grand meeting des blattes et des rongeurs ne tarderait pas. Les larmes ne lavaient pas grand-chose, le fou rire n’astiquait rien. Restait la buée des verres.

Certes, elle m’écrivait, je répondais, je me souvenais, martyrisais le temps ; il me le rendait bien. Un vieil instant couinait dans l’ombre du salon.

Je n’y pouvais rien : elle me hantait. Allez, concentre-toi, essaye de croire vraiment à ta liberté, ta volonté. Tu deviendras friable, sec, tu étoufferas sous tes propres gravats. J’ai abusé de ce genre de lointains. Depuis, j’ai mal à mes distances, elles boitent et n’en finissent pas de se cogner aux perspectives. Croire en soi ? Non, terminé. Je ne décide rien, rien ne m’appartient ; et quand je mâche ainsi la première personne, je m’agenouille encore devant le ridicule. Moi, coïncidence sur pattes, fugitive comme une rancune de piaf, ruse des mots pour circonvenir le quotidien, expédier les affaires courantes, ne pas semer l’intendance. L’arbitraire s’est trouvé une viande affamée d’autres viandes, il dévore, absorbe, et s’injecte, au risque de faire naître une nouvelle errance, unique, qui – au mieux – appellera mystère sa trouille et âme son ignorance. Pas le choix, je ne pouvais résister à la lente fonte de mon front sur la fenêtre, jusqu’à ce que la silhouette aimée m’accorde un instant pur entre « Il était une fois » et le premier parking.

Puis le frigo fut vidé, les paquets de nouilles froissés et jetés, les œufs cassés, battus puis avalés sous forme d’omelettes pleines d’idéal ; bref : il me fallait sortir, prendre des risques – ou mourir. Incapable de choisir, je ne pris pas de décision, ce fut elle qui s’imposa : une sorte d’évidence en armes mena un putsch éclair entre mes tempes. Son pouvoir ne se heurta à aucune résistance. Je dus me laver, me raser, retrouver mon cabas et aller faire provisions.

Confit de canard en promotion. Musique baveuse. Môme calé dans le caddie entre le PQ et l’avenir. Au rayon lingerie, une jeune fille se rince les doigts dans la dentelle de sa future petite culotte. Fruits et légumes, les bronzages tout récents flottent sur l’haleine des melons tandis que la pâleur piétine sans pitié la laitue en sachet. Charcutier traiteur, céleri rémoulade, mortadelle mélancolique…

- Monsieur, voulez-vous déguster cette nouvelle saucisse sèche pur porc ?

- Non, merci, je mâche un chewing-gum.

Gelée couveuse d’œufs mollets, blues lent de file d’attente, torpeur de paella… Oui, ce sera tout. Ne pas oublier le café ni la lessive.

J’hésitais quant au choix de ce dernier produit lorsque c’est arrivé : les paupières battent, s’échappent, les forces sont aspirées comme une huître, on tombe, conscient et aveugle, on veut appeler, mais impossible d’émettre un son, la mort est imminente… mais non, la lumière revient, l’énergie aussi. On se relève. Des gens approchent.

- Vous voulez vous asseoir, Monsieur ?

- Oui, merci.

Balbutiant des remerciements à la jeune personne si prévenante, un autre vertige colonise mon cerveau : C’est Annie !... Impossible, Annie a un an de plus que moi. Ca fait du 41. La petite employée ne doit guère dépasser la vingtaine. On devine sous sa blouse et sa démarche réglementaires un petit cul moulé comme une nostalgie. Mais putain de ressemblance ! Les mêmes yeux à te tirer les burnes vers l’arc-en-ciel, le même sourire qui dit : « Je t’aimerai quand tu seras Robin des Bois et de l’Autoroute ». Bon, je vais faire le héros légèrement fatigué.

En fin de compte, je ne parvins qu’à lui faire le mec très las. Elle m’a fait sortir par une caisse spécialement ouverte pour les handicapés. Sur le parking, j’ai croisé Porchiffon Lagadoue.

Porchiffon Lagadoue, personnage de légende dont j’ignore la véritable identité - et à qui certaines rumeurs tortueuses prêtent des facultés et pratiques que la Raison récuse - sort du bistrot, guidé par quelques bières. Pull jacquard dont les motifs ont peine à préserver leur visibilité, parmi les taches de graisse, de mémoire, de limon des temps pourris. Pieds nus dans des baskets exténuées, il pousse son vélo, les lunettes embuées de résolution, le cou tendu vers l’avenir. Mais il s’arrête bientôt, hagard, semble se souvenir brusquement, il fait le crabe, recule, esquive, le short trop grand pour cette absence de fesses. Pourquoi ne pas céder aux charmes du quai de la gare ? Direction Rambouillet. Porchiffon Lagadoue use depuis longtemps d’une technique d’approche qui pour être inefficace n’en témoigne pas moins de sa soif de communication. Ayant observé les voyageuses les moins vieilles, il les aborde successivement pour leur demander : Vous prenez le train ? Rituel identique direction Montparnasse. Les charmantes usagères de la SNCF, selon les cas, détournent le regard sans rien dire, rient et risquent une plaisanterie du genre : « Non, j’attends le vol pour Ottawa », ou bien répondent un « oui » polaire. Mais je ne sache pas qu’une seule se soit scandalisée, effrayée, enfuie en hurlant… C’est qu’il n’émane de Porchiffon aucune salacité faunesque ; de toute évidence, ses baskets ne dissimulent pas des pieds de bouc ; non, ces dames ne risquent rien, leur intuition les en informe instantanément. Malgré ses échecs quotidiens, il ne se décourage pas : tous les jours, un héron en short se rend à la gare. Tu penses comme tu veux… Moi, j’y vois une certaine noblesse.

Quoi qu’il en soit, ce jour-là, au moment où je le croisai sur le parking, il marmonnait comme d’habitude, mais, cette fois, il me sembla bien le comprendre. Il disait ; « Crétin , c’est elle, Annie. »

(à suivre...)