LES POCHES TROUEES

Pour Laureen et Sarah


FARINES


LE BEAU MOULIN

C’était un beau moulin

un moulin à paroles

moulin tournant au vent des voix

moulin moulant tous les mots du canton

moulin moulant le quant-à-soi

et le qu’en-dira-t-on

pour en faire de la farine

toute fine

de la farine à chanson

DE TEMPS EN TEMPS

Certains jours sont de grands jours

dès le petit matin

-

Il y a aussi le grand soir

dont on parle beaucoup

mais que l’on voit rarement

-

Grand soir Monsieur

Grand soir Madame

Dit-on comme ça sans y croire

-

Quant à la nuit

Elle est toujours immense

quel que soit notre jour

quelle que soit notre vie

-

Aussi je vous souhaite

toute la nuit

afin que son temps vous protège

des paupières jusqu’aux étoiles

GRAND-MERE

Sous ce chapeau de paille il y a

une âme de grand-mère

et ses lointains apprivoisés

Il était une fois la petite fille

tout étonnée

de sautiller déjà dans son âge

Il était une fois l’instant même

Il était maintenant

à l’instant

mystérieux

dans une allée du grand jardin

à l’instant marchant

de lilas en cheveux blancs

de cheveux blancs en horizon

où il est encore une fois

où il sera

toujours presque midi

VACHEMENT

Les vaches

tout au fond de leurs yeux

ruminent des voyages

qui ne comptent pas pour du beurre

Elles rêvent

d’étables omnibus

de prés itinérants

grâce auxquels elles pourront

enfin savoir le monde

et revenir un jour

pleines de voix

pleines d’odeurs et d’images

finir leur vie entre leurs cils

METEO

Je ne peux plus parler

car un petit nuage

dort dans ma bouche

-

Si je le réveillais

il me pleuvrait à l’intérieur

-

Et mon cœur

n’a pas de parapluie

LA TORTUE

Qu’elle soit de terre ou qu’elle soit d’eau

La tortue

Vois-tu

A bon dos

-

Quand il m’arrive une bêtise une tristesse

Si on m’engueule

Si l’on m’oblige à manger des endives

La tortue montre sa gentillesse

-

Elle me passe

Sa carapace

Ainsi je peux comme elle

Déménager les mondes

NOVEMBRE

Tristement les grands arbres

Font

De longs gestes de vent

De longs gestes d’adieu

Aux voyages qui les quittent

CYCLISME

Grâce au petit vélo

Que j’ai dans la tête

J’ai avalé

Des kilomètres de fou rire

Car il y a fou et fou

Fou du roi

Fou furieux et fou de joie

Moi Je suis tous les fous à la fois

Y compris fou de toi

Toi que j’aime

Et qui me sèmes à la folie

LA SAUTERELLE

Cette sauterelle a beau

Résolument s’élancer vers le ciel

Elle ne dépasse jamais

La hauteur des marguerites

Aussi elle pourra bien sauter

Toute sa vie

D’âge en âge

Elle ne sera jamais

À elle seule un nuage

LA PEAU DE L’OURS

On a vendu ma peau !

On a vendu ma peau !

Hurlait l’ours

Tout nu

-

Les autres animaux en voyant

Cette grosse

Bête à poil

Qui venait de se faire piquer

Sa fourrure

Piquèrent

Un fou rire

NOSTALGIE

Le soleil est un bon ouvrier

-

Chaque soir en été

Il nettoie soigneusement

Les vitres de la cité

-

Pendant que ma mémoire et moi

On fait des bêtises

Autour du bac à sable

L’EPEIRE

L’araignée de mon jardin

A piégé la rosée dans sa toile

Elle se rêve buveuse d’aube

Quand elle sent sous ses huit pattes

Trembler tout doucement le fil des jours

-

Ainsi

Elle digère mieux son petit déjeuner :

-

Mouches mortes

Et papillons fanés

RENTREE DES CLASSES

Choisir sa place

À côté d’un voisin bien colorié

Avec des crayons neufs

-

On ne saisit pas vraiment

Ce qui dans l’air

N’ose pas

- Ligne de m

Ligne de n

-

Quelques minutes timides

Où le tableau

Marche encore dans la mer

CE N’EST PAS TOUJOURS COMME DANS LES CONTES

Le vilain petit canard

Comme on pouvait s’y attendre

Devint

Un vilain grand panard

Qui jamais ne put trouver

De cygne à sa pointure

LE PHASME

Brindilles et branchettes

Feuillages et baguettes

Nourrissent leur phantasme

Le phasme

-

C’est la lente évasion des tiges

Leur vertige

Un bel insecte qui dessine

Un grand voyage sans racines


GAGNER SA VIE


LE VEILLEUR DE NUIT

Il traverse les ateliers

Les bureaux déserts

Portant le temps

Comme un hibou sur son épaule

-

Si parfois

Ses pas résonnent trop tard pour toi

Ne te fâche pas Ne parle pas d’oiseau de malheur

-

Il veille

Et trouve chaque nuit

Un petit jour

Qui ne veut pas rêver sans lui

L’INFIRMIERE

Elle qui navigue

De chambre en chambre

De jour en blessé

De nuit en malade

Sans jamais rien oublier

Trois cachets par ci

Une piqûre par là

Et puis ceci cela

Et puis cela ceci

Comment réussit-elle à bien penser à tout

Et à nous faire en plus

D’un seul sourire

De si beaux pansements ?

LE MENUISIER

Je suis sûr de ma sciure

Et ce n’est pas si mal

Car elle va

Elle vient

Reva

Revient

La vie

La vie si bizarre

La vie en dents de scie

LE CORDONNIER

Quand il eut fini de lire

La poésie d’Arthur Rimbaud

- appelé justement

l’homme aux semelles de vent –

Il se dit qu’un beau jour

Il serait lui aussi bien chaussé

Qu’alors il s’en irait

Et deviendrait peut-être

Cordonnier des tempêtes

L’ECRIVAIN

Pendant son sommeil

Les mots s’échappent

De ses narines

De ses oreilles

Et de sa bouche ouverte

Des mots s’envolent

En silence

Pour aller se poser

Sur les lignes qui les attendent

Dans les romans

Qu’il n’écrira jamais

LE VITRIER

Parfois

Lors des nuits claires

Des millions de fenêtres

En un vol silencieux

Suivent le chant

De ce grand vitrier transparent

Qui patiemment

Apprivoise les regards

Où nul ne cherche le sommeil

LE POMPIER

Le pompier a beau

Crier PIN PON PIN PON

Perché au sommet

De sa grande échelle

-

Il ne peut rien y faire

-

Ce n’est pas comme ça

Qu’il faut s’y prendre

-

Quand un sourire de fille

Vous met le feu aux joues

LE CUISINIER

S’il s’est laissé pousser

Un drôle de machin sur le crâne

C’est pour protéger

Ce qui chauffe dans sa tête

Une recette secrète

Revenant à feu doux

Un sentiment très fin

Qui met l’âme à la bouche

LE BOULANGER

À l’heure où le boulanger

Ouvre boutique

Ce ne sont pas seulement

Les petits pains

Et le petit jour qui croustillent

-

Il y a aussi

Ce bonjour encore tiède

-

Ces quelques mots

Que l’on doit savourer sans attendre

-

Car leur mie

Sera déjà dure à midi

LE PLOMBIER

Il a beau changer les joints

boucher

serrer

souder

colmater

Ecoutez

Ça continue quand même à tomber

quelque part

goutte à goutte

à tiquer

coûte que coûte

à goutter

tout le temps

LE CRS

Il n’y a pas de sots métiers

Il n’y a que de sottes matraques

-

Se dit-il

Quand il se sent patraque


PETITES PLUIES


Je ne garde pas dans un porte-nuages

La grande ni la petite

Monnaie de pluie

-

J’achète quelques secrets

Et du gris musical

Je deviens ciel aux poches trouées

-

Ainsi je me réconcilie

Avec le temps qu’il fait

Petite pluie d’été dans la nuit tiède

-

De ses doigts délicats

Elle effleure la toile de tente

-

Juste assez pour donner

Des contours à mon sommeil

Une légère ondée apporte au vieil étang

Des nouvelles fraîches

-

Le sage pour l’occasion laisse remonter

Tous ses ronds en surface

-

Ainsi toutes les gouttelettes

Jusqu’à la plus petite

Auront le grand honneur

D’être le centre

-

Peut-on rêver plus bel accueil ?

Rires

Cris

Joie des enfants sous la pluie

-

Ce qu’ils aiment par-dessus tout

C’est bondir

Au beau milieu des flaques

-

Mais qui ne rêve pas

D’avoir un peu de ciel

Pour se laver les pieds ?

Parfois

La nuit

Passe en silence par le chemin des chats

-

Ecoute

-

Quand le jour n’est pas là les souris dansent

Les souris dansent sur les toits

Quand la pluie et le soleil se croisent

Ils se font de charmantes politesses

Tout à fait hypocrites

-

On appelle ça l’arc-en-ciel

Les couleurs en sont si belles

Qu’on les croirait sincères

_

Si elles l’étaient vraiment

Les verrions-nous encore ?