Les poches trouées
Par jean-michel robert, jeudi 5 février 2009 à 10:24 :: LE DéMINEUR DISTRAIT (poésie en chantier)( Nouveaux visiteurs, avant toute promenade dans ce blog, cliquez la catégorie "avertissement". Merci) :: #1056 :: rss
Ce livre devait être édité dans la collection "Le Farfadet Bleu" (destinée, entre autres, aux jeunes lecteurs), éditions "L'Idée Bleue", dirigées par Louis Dubost. Celui-ci ayant cessé cette activité, après trente-cinq ans d'un magnifique travail éditorial, je publie ici ces textes, en attendant de trouver le temps de sonner aux portes...
LES POCHES TROUEES
Pour Laureen et Sarah
FARINES
LE BEAU MOULIN
C’était un beau moulin
un moulin à paroles
moulin tournant au vent des voix
moulin moulant tous les mots du canton
moulin moulant le quant-à-soi
et le qu’en-dira-t-on
pour en faire de la farine
toute fine
de la farine à chanson
DE TEMPS EN TEMPS
Certains jours sont de grands jours
dès le petit matin
-
Il y a aussi le grand soir
dont on parle beaucoup
mais que l’on voit rarement
-
Grand soir Monsieur
Grand soir Madame
Dit-on comme ça sans y croire
-
Quant à la nuit
Elle est toujours immense
quel que soit notre jour
quelle que soit notre vie
-
Aussi je vous souhaite
toute la nuit
afin que son temps vous protège
des paupières jusqu’aux étoiles
GRAND-MERE
Sous ce chapeau de paille il y a
une âme de grand-mère
et ses lointains apprivoisés
Il était une fois la petite fille
tout étonnée
de sautiller déjà dans son âge
Il était une fois l’instant même
Il était maintenant
à l’instant
mystérieux
dans une allée du grand jardin
à l’instant marchant
de lilas en cheveux blancs
de cheveux blancs en horizon
où il est encore une fois
où il sera
toujours presque midi
VACHEMENT
Les vaches
tout au fond de leurs yeux
ruminent des voyages
qui ne comptent pas pour du beurre
Elles rêvent
d’étables omnibus
de prés itinérants
grâce auxquels elles pourront
enfin savoir le monde
et revenir un jour
pleines de voix
pleines d’odeurs et d’images
finir leur vie entre leurs cils
METEO
Je ne peux plus parler
car un petit nuage
dort dans ma bouche
-
Si je le réveillais
il me pleuvrait à l’intérieur
-
Et mon cœur
n’a pas de parapluie
LA TORTUE
Qu’elle soit de terre ou qu’elle soit d’eau
La tortue
Vois-tu
A bon dos
-
Quand il m’arrive une bêtise une tristesse
Si on m’engueule
Si l’on m’oblige à manger des endives
La tortue montre sa gentillesse
-
Elle me passe
Sa carapace
Ainsi je peux comme elle
Déménager les mondes
NOVEMBRE
Tristement les grands arbres
Font
De longs gestes de vent
De longs gestes d’adieu
Aux voyages qui les quittent
CYCLISME
Grâce au petit vélo
Que j’ai dans la tête
J’ai avalé
Des kilomètres de fou rire
Car il y a fou et fou
Fou du roi
Fou furieux et fou de joie
Moi Je suis tous les fous à la fois
Y compris fou de toi
Toi que j’aime
Et qui me sèmes à la folie
LA SAUTERELLE
Cette sauterelle a beau
Résolument s’élancer vers le ciel
Elle ne dépasse jamais
La hauteur des marguerites
Aussi elle pourra bien sauter
Toute sa vie
D’âge en âge
Elle ne sera jamais
À elle seule un nuage
LA PEAU DE L’OURS
On a vendu ma peau !
On a vendu ma peau !
Hurlait l’ours
Tout nu
-
Les autres animaux en voyant
Cette grosse
Bête à poil
Qui venait de se faire piquer
Sa fourrure
Piquèrent
Un fou rire
NOSTALGIE
Le soleil est un bon ouvrier
-
Chaque soir en été
Il nettoie soigneusement
Les vitres de la cité
-
Pendant que ma mémoire et moi
On fait des bêtises
Autour du bac à sable
L’EPEIRE
L’araignée de mon jardin
A piégé la rosée dans sa toile
Elle se rêve buveuse d’aube
Quand elle sent sous ses huit pattes
Trembler tout doucement le fil des jours
-
Ainsi
Elle digère mieux son petit déjeuner :
-
Mouches mortes
Et papillons fanés
RENTREE DES CLASSES
Choisir sa place
À côté d’un voisin bien colorié
Avec des crayons neufs
-
On ne saisit pas vraiment
Ce qui dans l’air
N’ose pas
- Ligne de m
Ligne de n
-
Quelques minutes timides
Où le tableau
Marche encore dans la mer
CE N’EST PAS TOUJOURS COMME DANS LES CONTES
Le vilain petit canard
Comme on pouvait s’y attendre
Devint
Un vilain grand panard
Qui jamais ne put trouver
De cygne à sa pointure
LE PHASME
Brindilles et branchettes
Feuillages et baguettes
Nourrissent leur phantasme
Le phasme
-
C’est la lente évasion des tiges
Leur vertige
Un bel insecte qui dessine
Un grand voyage sans racines
GAGNER SA VIE
LE VEILLEUR DE NUIT
Il traverse les ateliers
Les bureaux déserts
Portant le temps
Comme un hibou sur son épaule
-
Si parfois
Ses pas résonnent trop tard pour toi
Ne te fâche pas Ne parle pas d’oiseau de malheur
-
Il veille
Et trouve chaque nuit
Un petit jour
Qui ne veut pas rêver sans lui
L’INFIRMIERE
Elle qui navigue
De chambre en chambre
De jour en blessé
De nuit en malade
Sans jamais rien oublier
Trois cachets par ci
Une piqûre par là
Et puis ceci cela
Et puis cela ceci
Comment réussit-elle à bien penser à tout
Et à nous faire en plus
D’un seul sourire
De si beaux pansements ?
LE MENUISIER
Je suis sûr de ma sciure
Et ce n’est pas si mal
Car elle va
Elle vient
Reva
Revient
La vie
La vie si bizarre
La vie en dents de scie
LE CORDONNIER
Quand il eut fini de lire
La poésie d’Arthur Rimbaud
- appelé justement
l’homme aux semelles de vent –
Il se dit qu’un beau jour
Il serait lui aussi bien chaussé
Qu’alors il s’en irait
Et deviendrait peut-être
Cordonnier des tempêtes
L’ECRIVAIN
Pendant son sommeil
Les mots s’échappent
De ses narines
De ses oreilles
Et de sa bouche ouverte
Des mots s’envolent
En silence
Pour aller se poser
Sur les lignes qui les attendent
Dans les romans
Qu’il n’écrira jamais
LE VITRIER
Parfois
Lors des nuits claires
Des millions de fenêtres
En un vol silencieux
Suivent le chant
De ce grand vitrier transparent
Qui patiemment
Apprivoise les regards
Où nul ne cherche le sommeil
LE POMPIER
Le pompier a beau
Crier PIN PON PIN PON
Perché au sommet
De sa grande échelle
-
Il ne peut rien y faire
-
Ce n’est pas comme ça
Qu’il faut s’y prendre
-
Quand un sourire de fille
Vous met le feu aux joues
LE CUISINIER
S’il s’est laissé pousser
Un drôle de machin sur le crâne
C’est pour protéger
Ce qui chauffe dans sa tête
Une recette secrète
Revenant à feu doux
Un sentiment très fin
Qui met l’âme à la bouche
LE BOULANGER
À l’heure où le boulanger
Ouvre boutique
Ce ne sont pas seulement
Les petits pains
Et le petit jour qui croustillent
-
Il y a aussi
Ce bonjour encore tiède
-
Ces quelques mots
Que l’on doit savourer sans attendre
-
Car leur mie
Sera déjà dure à midi
LE PLOMBIER
Il a beau changer les joints
boucher
serrer
souder
colmater
Ecoutez
Ça continue quand même à tomber
quelque part
goutte à goutte
à tiquer
coûte que coûte
à goutter
tout le temps
LE CRS
Il n’y a pas de sots métiers
Il n’y a que de sottes matraques
-
Se dit-il
Quand il se sent patraque
PETITES PLUIES
Je ne garde pas dans un porte-nuages
La grande ni la petite
Monnaie de pluie
-
J’achète quelques secrets
Et du gris musical
Je deviens ciel aux poches trouées
-
Ainsi je me réconcilie
Avec le temps qu’il fait
Petite pluie d’été dans la nuit tiède
-
De ses doigts délicats
Elle effleure la toile de tente
-
Juste assez pour donner
Des contours à mon sommeil
Une légère ondée apporte au vieil étang
Des nouvelles fraîches
-
Le sage pour l’occasion laisse remonter
Tous ses ronds en surface
-
Ainsi toutes les gouttelettes
Jusqu’à la plus petite
Auront le grand honneur
D’être le centre
-
Peut-on rêver plus bel accueil ?
Rires
Cris
Joie des enfants sous la pluie
-
Ce qu’ils aiment par-dessus tout
C’est bondir
Au beau milieu des flaques
-
Mais qui ne rêve pas
D’avoir un peu de ciel
Pour se laver les pieds ?
Parfois
La nuit
Passe en silence par le chemin des chats
-
Ecoute
-
Quand le jour n’est pas là les souris dansent
Les souris dansent sur les toits
Quand la pluie et le soleil se croisent
Ils se font de charmantes politesses
Tout à fait hypocrites
-
On appelle ça l’arc-en-ciel
Les couleurs en sont si belles
Qu’on les croirait sincères
_
Si elles l’étaient vraiment
Les verrions-nous encore ?
Commentaires
1. Le jeudi 5 février 2009 à 10:48, par l'agité
2. Le vendredi 6 février 2009 à 17:05, par le salé
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