le démineur distrait, éditons Polder, 2005
Par jean-michel robert, mardi 23 décembre 2008 à 16:29 :: JEAN-MICHEL ROBERT ( bibliographie et poèmes épuisés) ( Nouveaux visiteurs, avant toute promenade dans ce blog, cliquez la catégorie "avertissement". Merci) :: #950 :: rss
PRéFACE D'ALFONSO JIMENEZ
LES QUATRAINS DE J-M ROBERT
Il est difficile de parler de l’artiste sans évoquer l’homme. L’enseignant J-M Robert créait une relation privilégiée avec un poète de son choix et ses élèves, que j’ai eu la chance de vivre : introduction des poèmes dans la classe, échange de correspondance et production poétique des élèves que j’ai conservée précieusement, moments très émouvants… Voici un quatrain pour présenter ceux de J-M Robert :
En disant le moins possible
on va vers l’indicible
Les yeux ont plus d’un horizon
Grâce à une petite chanson
- Quatre vers tout nus et une étonnante polysémie… J-M Robert suscite chez le lecteur un état de poésie, chacun réagit selon sa sensibilité, son imagination et sa créativité. Ses histoires sont parfois un peu drôles, parfois moins, dures à vivre ou difficiles à digérer, elles débouchent sur un vide ou un infini que chacun peuple à sa façon, selon son humeur ou ses perspectives. Il ne faut cependant croire qu’il s’agit d’une auberge espagnole, on y trouve à boire et à manger, des ingrédients variés pour gastronome averti , dénuement, état des lieux sans concession, désolation, avec deux doigts d’ironie et un léger sourire, sentiments souvent indéfinissables et un art de vivre pour négocier une condition humaine qu’il faut bien accepter finalement : L’homme croisa sans la reconnaître / la rencontre idéale / Le hasard ne se moqua même pas / trop absorbé par l’horreur sans rendez-vous. Cependant, tout n’est pas forcément triste : Ses petits rires picoraient les instants / le Temps / une importance de cacahuète / Il était trop tard pour vieillir. Pour rester sur un plan gastronomique, n’oublions pas, Jean-Michel, ces délicieux pieds de porc au madère que nous dégustâmes un soir, en cette circonstance nous choisîmes la cuisine lyonnaise de préférence à l’orientale. Mais revenons à une cuisine plus éthérée, la cuisine de l’esprit qui nous concerne davantage ici : les haïkus et le zen, que nous admirons, ne sont pas forcément en phase avec ta littérature…Il s’agit d’aléas vécus ici, ancrés dans le réel et ouverts à tous les vents…
-
Alfonso Jimenez
QUELQUES HALEINES D’ECRIRE
A Jacques Kober
Aux temps de hymnes faussaires
dans le frénétique la panique des harangues
aux temps des sirènes des boucans d’artifice
le silence fut une émeute
Il s’assoit et dépose à ses pieds
son baluchon de blues
Les couleurs vont ralentir leur vol
dans les reflets d’un chant cassé
Je connais des prières
Qui ne s’agenouillent pas
Elles s’élèvent de frôler
L’instant à la légère
Dans le soleil d’il était une fois
la virulence du frisson
raconte sa peau neuve
à une très vieille cicatrice
Non il ne parle pas tout seul
il donne la main
à une petite nostalgie rancunière
Rien à voir avec les ombres
Tu jettes un mot très vif
il attire la petite monnaie des âmes
il fait fortune
De quoi vivre un palace de manque
Aux jours de pluie légère
je laisse sortir ma mémoire
pour engueuler le petit feu
qui adore sauter dans les flaques
L’haleine sur la vitre
se concilie tous les hivers
Un doigt y trace la cachette
des enfants hors saison
A la mémoire de Guy Chambelland
Il y avait d’exubérantes transparences
savantes ironies nuits conteuses d’ivresse
une rencontre incalculable où les amis
manquent
Pourquoi parles-tu avec un caillou dans la bouche
ô voix d’évidence
Crache une bonne foi
Je ne demande qu’à croire poliment
Il y a comme un effort du Temps
la contraction d’un muscle invisible
la stupéfaction d’être
sans massage divin
On le consolait consolait consolait consolait
quand il fut enfin debout
il apprit à espérer à tâtons
à soulager la durée en braille
Ayant trébuché
sur une trop vieille filature
le détective s’éternisa dans le moelleux
des gadins nostalgiques
Des dieux un peu pourris gâtaient le hasard
lente décomposition de l’éventuel
Il fallut d’urgence créer une chair
aux bouleversantes coïncidences
Notre héros écrivit jour et nuit
simplement pour comprendre
ce qu’un mot voulait dire
aux blancheurs incrédules
Tous ces bavardages idiots
ont engendré un perroquet muet
dont le plumage magnifique
dénature mes propos
l’imposture d’horizon
c’est de vendre
comme un coucher de soleil
ce patriarche sur un brancard
A la mémoire d’Yves Martin
Son rire ricoche de cinés en mots fleuves
Nous attisons le rendez-vous
dans un chat de néons sans abri
Déjà l’absence nous trinque
C’est un cerf-volant
Non c’est un ange
Non c’est un rire très léger
Non c’est mon froid en musique
A la mémoire d’André Laude
La rouille avait bouffé sa voix
Son âme grinçait
Il engueulait quand même très fort le monde
Avec sa silhouette rauque
Il trace un cercle autour de son réel
il devient centre sauvage
Une âme en spirale affole et les rayons
en vertu de sa seule gravité
QUELQUES HALEINES D’AIMER
A la mémoire de Maurice Collin
Ici on ne reconnaît plus
le visage a perdu sa dernière ressemblance
L’avenir s’aggrave d’un avenir sosie
que le silence reflète
Toujours surpris de rencontrer
un être plus gentil que moi
Je dois encore trimer l’amour
pour détester sagement
L’usine obéissait aux ouvriers
Mon père était fier de son temps
La grève rêvait ses mots
A l’époque tous les jours étaient justes.
A la mémoire de Marie-Thérèse Collin
J’embrasse ma grand-mère la laissant
à l’hôpital des vieux où le rouge
cherche ses vers dans la vase des belotes
Dehors toute la vie a mon âge
A l’instant où il se percha
l’archange oublia la teneur du message
alors il annonça au hasard
C’est ainsi que je devins puceau
La présence éclabousse
un rire de fille me lave le temps
Le Monde revient
se perdre dans mon détail
Le détective encombré d’indices
ne déduidait ni n’induisait
Il se contentait d’éprouver
la douceur d’une mince affaire
Quand il pensait vraiment
il ne pensait qu’à ça
Pour le reste il vivait sa vie
comme une faute d’étourderie
Un tel sourire impose
sa présence tout en frôlements
Une catastrophe à fleur de peau
nuance la folie
Ô ma trop jeune
le scandale plonge dans les reflets de la fenêtres
Laissons-nous éclabousser
c’est notre seul vitrail
La puritaine
Quelle que soit
sa coiffure visible
elle ne défait jamais
son chignon intérieur
Un océan chuchote les arbres
Il flotte du naufrage dans l’air
Une multitude de robinsons transparents
cherchent la femme déserte
Ses yeux abusent d’elle
L’innocence n’en peut plus
Elle meurt dans ce charme fou
où les sourires s’entredévorent
Elle me regarda droit dans l’enfance
Je baissai les yeux
Devenu si peu légendaire
je fis comme si de moi n’était
La convoitise des contours
attaqua brusquement
Ainsi une vague puissance devint
beauté catastrophique
Ses petits rires picoraient les instants
Le Temps
une importance de cacahuète
Il était trop tard pour vieillir
Nous avions dix ans
Elle sentait si belle
Je buvais son haleine
pour aggraver ma soif
Elle coupa sa pâleur
m’en donna la moitié
Nous franchîmes facilement les frontières :
on nous prenait pour un visage
Tant son charme est rusé
mon mensonge fond dans sa bouche
Sa voix tout doux m’énonce
J’ai le frisson d’y croire
Le temps ne répond plus du soir
Les chairs n’ont plus rien à briller
La journée s’enferme par blocs
pour s’oublier à double tour
Le rouge à cloche-pied
envahit le thorax
Ce n’est pas bien grave
c’est la colère d’aimer
La saison peut bien distribuer
des bons points mordorés
un petit oiseau pourrit toujours tout doux
dans le cœur d’un vieux redoublant
Elle me voit beau parce que
ses caresses croient aux fantômes
Je hante le rose
hurleur des morts lentes
Son désir ne dilapidait pas
ses petites économies
Je vis dans ses yeux mon charme exact
elle me calculait au rasoir
La nuit blanche jurait l’éternel
nous devions y durer très loin
Reste en toi n’ouvre pas :
l’aube est un malentendu
Le vent c’était beaucoup de linge
draps et robes naviguant leurs couleurs
Le vent ce fut beaucoup d’époques
pour vêtir l’instant nu
Rien à défendre ni expliquer ni justifier
Ce n’est pas ma faute si
l’amour jette ses peuplades rongeuses
à l’assaut des Empires tendres
Les couleurs au bout des doigts
il essaie de jouer la lumière
mais le mauve est trop vieux il sonne faux
Toutes les voix perdent leurs lilas
Malgré l’irrémédiable il obstinait l’amour
Il savait bien pourtant
que ce n’est pas aux vieux chacals
qu’on apprend les cadavres
J’affirme que le jour c’est du bon
que le temps c’est du doux
J’affirme que l’amour fou
est un bal populaire
Je n’y comprends plus rien
des pas perdus se cherchent
dans le silence d’un bleu tout seul
harcelé de cannes blanches
Cette terre jonchée
de jeunes mariées mortes
est-ce l’hiver
ou le cœur de l’été ?
Maintenant que les mascarades gisent sur le trottoir
dans l’ironie d’un vent minime
toutes les nudités rentrent chez leur viande
se cacher honnêtement
car tous les
fruits de croix
ne sont pas
très Jésus
QUELQUES MAUVAISES FOIS
Fuyant cet amour
tristement protocolaire
le prince abandonna la fin de l’histoire
et il devint beaucoup d’enfants
Accusé de mésuser d’une mise au monde
généreusement et arbitrairement accordée
il fut condamné au rire idiot
On venait d’abolir la peine de rage
Attention à la grande fête de la fatigue
Tous les voyages s’achèvent
Le rivage emporte
les mouettes mortes et les vieux capitaines
Il se rappelait c’est-à-dire
il collectionnait les rires d’époque
l’époque de la blague à jamais
recyclée en coffre-fort
Le lointain approche se fixement les yeux
que l’horizon coupe les iris
Déjà sur les joues le jugement dernier
coule mollement
A en juger aux masses pesantes
la colère spatiale de peut surseoir
à son éclatement
En bas on court s’abriter chez les fous
Croire encore grince
Une persistance rétinienne articule
les mécaniques de lumière
qui pompent les yeux fossiles
Assigné aux Assises du Noir
le grand corbeau dut répondre
du chef de grisaille
Une petite neige assurait sa défense
Plus on avançait plus on
respirait du temps poudreux
Les enfants les jeunes gens protégeaient leurs narines
au passage des tousseurs d’Espoir
Être présent est un vertige
L’avenir me sort des yeux
L’instant planté entre les omoplates
les passants meurent mon équilibre
Une ombre boite le blanc
Si j’avais sous la main
assez de gestes bleus
je lui ferais une béquille
L’ivrogne avançait à grands gestes
écartant des pendus invisibles
La bouteille tomba de sa poche
et se brisa dans un regard trop doux
J’aime cette petite musique
qui gémit quelque part qui rigole dans un coin
Elle exagère son frère
dans une mémoire très accueillante
La férocité des triangles
traçait la preuve de la colère
l’atmosphère saturée de pointes
respirait sans pitié
Je ne sais pas ce qui agonise
dans le limpide sinueux
mais sûr cette mort frêle c’est la soif
d’un ruisseau aux chevilles
La ville nocturne traverse une stupeur de jeune femme
Nulle place refuge
Feux convulsifs vitrines suant les profondeurs
rejoignent la vitesse réincarnée
L’homme croisa sans la reconnaître
la rencontre idéale
Le hasard ne se moqua même pas :
trop absorbé par l’horreur sans rendez-vous
Au fond du soir décalage
des lointains dévisagés
Les cubes de crépuscule se cognent
aux fronts navigateurs
Il était presque une fois
une petite femme encombrée de vaisselle
dégoulinante de gosses
et de fées très déçues
Aux corneilles qui s’engluent dans la fenêtre
on devine l’épaisseur du matin
La lumière va coller au regard
des pauvres stupéfaits
Le petit garçon a reconstruit
sa cabane dans mon salon
Il n’a pas peur il sait bien :
le bois c’est mes vieux os
L’assassin s’aiguisa
dans l’esprit d’une lame
Il devait saigner son innocence
contrat enfin clair
Il s’effondre en petites billes noires
Il roule éparpillé puis se rassemble en ombre
A cette heure le vertige ressemble à la soif
La hauteur titube la nausée
Dans un noir de lune
grièvement éteinte
un homme regagne l’heure du crime
pour y creuser son doux foyer
Toutes les rues sont désertes
Toutes les étoiles s’absentent
Tous les yeux sont fermés
et les paupières sont blanches.
Commentaires
Aucun commentaire pour le moment.
Ajouter un commentaire
Les commentaires pour ce billet sont fermés.