LES QUATRAINS DE J-M ROBERT

Il est difficile de parler de l’artiste sans évoquer l’homme. L’enseignant J-M Robert créait une relation privilégiée avec un poète de son choix et ses élèves, que j’ai eu la chance de vivre : introduction des poèmes dans la classe, échange de correspondance et production poétique des élèves que j’ai conservée précieusement, moments très émouvants… Voici un quatrain pour présenter ceux de J-M Robert :

En disant le moins possible

on va vers l’indicible

Les yeux ont plus d’un horizon

Grâce à une petite chanson

- Quatre vers tout nus et une étonnante polysémie… J-M Robert suscite chez le lecteur un état de poésie, chacun réagit selon sa sensibilité, son imagination et sa créativité. Ses histoires sont parfois un peu drôles, parfois moins, dures à vivre ou difficiles à digérer, elles débouchent sur un vide ou un infini que chacun peuple à sa façon, selon son humeur ou ses perspectives. Il ne faut cependant croire qu’il s’agit d’une auberge espagnole, on y trouve à boire et à manger, des ingrédients variés pour gastronome averti , dénuement, état des lieux sans concession, désolation, avec deux doigts d’ironie et un léger sourire, sentiments souvent indéfinissables et un art de vivre pour négocier une condition humaine qu’il faut bien accepter finalement : L’homme croisa sans la reconnaître / la rencontre idéale / Le hasard ne se moqua même pas / trop absorbé par l’horreur sans rendez-vous. Cependant, tout n’est pas forcément triste : Ses petits rires picoraient les instants / le Temps / une importance de cacahuète / Il était trop tard pour vieillir. Pour rester sur un plan gastronomique, n’oublions pas, Jean-Michel, ces délicieux pieds de porc au madère que nous dégustâmes un soir, en cette circonstance nous choisîmes la cuisine lyonnaise de préférence à l’orientale. Mais revenons à une cuisine plus éthérée, la cuisine de l’esprit qui nous concerne davantage ici : les haïkus et le zen, que nous admirons, ne sont pas forcément en phase avec ta littérature…Il s’agit d’aléas vécus ici, ancrés dans le réel et ouverts à tous les vents…

-

Alfonso Jimenez


QUELQUES HALEINES D’ECRIRE

A Jacques Kober

Aux temps de hymnes faussaires

dans le frénétique la panique des harangues

aux temps des sirènes des boucans d’artifice

le silence fut une émeute

Il s’assoit et dépose à ses pieds

son baluchon de blues

Les couleurs vont ralentir leur vol

dans les reflets d’un chant cassé

Je connais des prières

Qui ne s’agenouillent pas

Elles s’élèvent de frôler

L’instant à la légère

Dans le soleil d’il était une fois

la virulence du frisson

raconte sa peau neuve

à une très vieille cicatrice

Non il ne parle pas tout seul

il donne la main

à une petite nostalgie rancunière

Rien à voir avec les ombres

Tu jettes un mot très vif

il attire la petite monnaie des âmes

il fait fortune

De quoi vivre un palace de manque

Aux jours de pluie légère

je laisse sortir ma mémoire

pour engueuler le petit feu

qui adore sauter dans les flaques

L’haleine sur la vitre

se concilie tous les hivers

Un doigt y trace la cachette

des enfants hors saison

A la mémoire de Guy Chambelland

Il y avait d’exubérantes transparences

savantes ironies nuits conteuses d’ivresse

une rencontre incalculable où les amis

manquent

Pourquoi parles-tu avec un caillou dans la bouche

ô voix d’évidence

Crache une bonne foi

Je ne demande qu’à croire poliment

Il y a comme un effort du Temps

la contraction d’un muscle invisible

la stupéfaction d’être

sans massage divin

On le consolait consolait consolait consolait

quand il fut enfin debout

il apprit à espérer à tâtons

à soulager la durée en braille

Ayant trébuché

sur une trop vieille filature

le détective s’éternisa dans le moelleux

des gadins nostalgiques

Des dieux un peu pourris gâtaient le hasard

lente décomposition de l’éventuel

Il fallut d’urgence créer une chair

aux bouleversantes coïncidences

Notre héros écrivit jour et nuit

simplement pour comprendre

ce qu’un mot voulait dire

aux blancheurs incrédules

Tous ces bavardages idiots

ont engendré un perroquet muet

dont le plumage magnifique

dénature mes propos

l’imposture d’horizon

c’est de vendre

comme un coucher de soleil

ce patriarche sur un brancard

A la mémoire d’Yves Martin

Son rire ricoche de cinés en mots fleuves

Nous attisons le rendez-vous

dans un chat de néons sans abri

Déjà l’absence nous trinque

C’est un cerf-volant

Non c’est un ange

Non c’est un rire très léger

Non c’est mon froid en musique

A la mémoire d’André Laude

La rouille avait bouffé sa voix

Son âme grinçait

Il engueulait quand même très fort le monde

Avec sa silhouette rauque

Il trace un cercle autour de son réel

il devient centre sauvage

Une âme en spirale affole et les rayons

en vertu de sa seule gravité


QUELQUES HALEINES D’AIMER

A la mémoire de Maurice Collin

Ici on ne reconnaît plus

le visage a perdu sa dernière ressemblance

L’avenir s’aggrave d’un avenir sosie

que le silence reflète

Toujours surpris de rencontrer

un être plus gentil que moi

Je dois encore trimer l’amour

pour détester sagement

L’usine obéissait aux ouvriers

Mon père était fier de son temps

La grève rêvait ses mots

A l’époque tous les jours étaient justes.

A la mémoire de Marie-Thérèse Collin

J’embrasse ma grand-mère la laissant

à l’hôpital des vieux où le rouge

cherche ses vers dans la vase des belotes

Dehors toute la vie a mon âge

A l’instant où il se percha

l’archange oublia la teneur du message

alors il annonça au hasard

C’est ainsi que je devins puceau

La présence éclabousse

un rire de fille me lave le temps

Le Monde revient

se perdre dans mon détail

Le détective encombré d’indices

ne déduidait ni n’induisait

Il se contentait d’éprouver

la douceur d’une mince affaire

Quand il pensait vraiment

il ne pensait qu’à ça

Pour le reste il vivait sa vie

comme une faute d’étourderie

Un tel sourire impose

sa présence tout en frôlements

Une catastrophe à fleur de peau

nuance la folie

Ô ma trop jeune

le scandale plonge dans les reflets de la fenêtres

Laissons-nous éclabousser

c’est notre seul vitrail

La puritaine

Quelle que soit

sa coiffure visible

elle ne défait jamais

son chignon intérieur

Un océan chuchote les arbres

Il flotte du naufrage dans l’air

Une multitude de robinsons transparents

cherchent la femme déserte

Ses yeux abusent d’elle

L’innocence n’en peut plus

Elle meurt dans ce charme fou

où les sourires s’entredévorent

Elle me regarda droit dans l’enfance

Je baissai les yeux

Devenu si peu légendaire

je fis comme si de moi n’était

La convoitise des contours

attaqua brusquement

Ainsi une vague puissance devint

beauté catastrophique

Ses petits rires picoraient les instants

Le Temps

une importance de cacahuète

Il était trop tard pour vieillir

Nous avions dix ans

Elle sentait si belle

Je buvais son haleine

pour aggraver ma soif

Elle coupa sa pâleur

m’en donna la moitié

Nous franchîmes facilement les frontières :

on nous prenait pour un visage

Tant son charme est rusé

mon mensonge fond dans sa bouche

Sa voix tout doux m’énonce

J’ai le frisson d’y croire

Le temps ne répond plus du soir

Les chairs n’ont plus rien à briller

La journée s’enferme par blocs

pour s’oublier à double tour

Le rouge à cloche-pied

envahit le thorax

Ce n’est pas bien grave

c’est la colère d’aimer

La saison peut bien distribuer

des bons points mordorés

un petit oiseau pourrit toujours tout doux

dans le cœur d’un vieux redoublant

Elle me voit beau parce que

ses caresses croient aux fantômes

Je hante le rose

hurleur des morts lentes

Son désir ne dilapidait pas

ses petites économies

Je vis dans ses yeux mon charme exact

elle me calculait au rasoir

La nuit blanche jurait l’éternel

nous devions y durer très loin

Reste en toi n’ouvre pas :

l’aube est un malentendu

Le vent c’était beaucoup de linge

draps et robes naviguant leurs couleurs

Le vent ce fut beaucoup d’époques

pour vêtir l’instant nu

Rien à défendre ni expliquer ni justifier

Ce n’est pas ma faute si

l’amour jette ses peuplades rongeuses

à l’assaut des Empires tendres

Les couleurs au bout des doigts

il essaie de jouer la lumière

mais le mauve est trop vieux il sonne faux

Toutes les voix perdent leurs lilas

Malgré l’irrémédiable il obstinait l’amour

Il savait bien pourtant

que ce n’est pas aux vieux chacals

qu’on apprend les cadavres

J’affirme que le jour c’est du bon

que le temps c’est du doux

J’affirme que l’amour fou

est un bal populaire

Je n’y comprends plus rien

des pas perdus se cherchent

dans le silence d’un bleu tout seul

harcelé de cannes blanches

Cette terre jonchée

de jeunes mariées mortes

est-ce l’hiver

ou le cœur de l’été ?

Maintenant que les mascarades gisent sur le trottoir

dans l’ironie d’un vent minime

toutes les nudités rentrent chez leur viande

se cacher honnêtement

car tous les

fruits de croix

ne sont pas

très Jésus


QUELQUES MAUVAISES FOIS

Fuyant cet amour

tristement protocolaire

le prince abandonna la fin de l’histoire

et il devint beaucoup d’enfants

Accusé de mésuser d’une mise au monde

généreusement et arbitrairement accordée

il fut condamné au rire idiot

On venait d’abolir la peine de rage

Attention à la grande fête de la fatigue

Tous les voyages s’achèvent

Le rivage emporte

les mouettes mortes et les vieux capitaines

Il se rappelait c’est-à-dire

il collectionnait les rires d’époque

l’époque de la blague à jamais

recyclée en coffre-fort

Le lointain approche se fixement les yeux

que l’horizon coupe les iris

Déjà sur les joues le jugement dernier

coule mollement

A en juger aux masses pesantes

la colère spatiale de peut surseoir

à son éclatement

En bas on court s’abriter chez les fous

Croire encore grince

Une persistance rétinienne articule

les mécaniques de lumière

qui pompent les yeux fossiles

Assigné aux Assises du Noir

le grand corbeau dut répondre

du chef de grisaille

Une petite neige assurait sa défense

Plus on avançait plus on

respirait du temps poudreux

Les enfants les jeunes gens protégeaient leurs narines

au passage des tousseurs d’Espoir

Être présent est un vertige

L’avenir me sort des yeux

L’instant planté entre les omoplates

les passants meurent mon équilibre

Une ombre boite le blanc

Si j’avais sous la main

assez de gestes bleus

je lui ferais une béquille

L’ivrogne avançait à grands gestes

écartant des pendus invisibles

La bouteille tomba de sa poche

et se brisa dans un regard trop doux

J’aime cette petite musique

qui gémit quelque part qui rigole dans un coin

Elle exagère son frère

dans une mémoire très accueillante

La férocité des triangles

traçait la preuve de la colère

l’atmosphère saturée de pointes

respirait sans pitié

Je ne sais pas ce qui agonise

dans le limpide sinueux

mais sûr cette mort frêle c’est la soif

d’un ruisseau aux chevilles

La ville nocturne traverse une stupeur de jeune femme

Nulle place refuge

Feux convulsifs vitrines suant les profondeurs

rejoignent la vitesse réincarnée

L’homme croisa sans la reconnaître

la rencontre idéale

Le hasard ne se moqua même pas :

trop absorbé par l’horreur sans rendez-vous

Au fond du soir décalage

des lointains dévisagés

Les cubes de crépuscule se cognent

aux fronts navigateurs

Il était presque une fois

une petite femme encombrée de vaisselle

dégoulinante de gosses

et de fées très déçues

Aux corneilles qui s’engluent dans la fenêtre

on devine l’épaisseur du matin

La lumière va coller au regard

des pauvres stupéfaits

Le petit garçon a reconstruit

sa cabane dans mon salon

Il n’a pas peur il sait bien :

le bois c’est mes vieux os

L’assassin s’aiguisa

dans l’esprit d’une lame

Il devait saigner son innocence

contrat enfin clair

Il s’effondre en petites billes noires

Il roule éparpillé puis se rassemble en ombre

A cette heure le vertige ressemble à la soif

La hauteur titube la nausée

Dans un noir de lune

grièvement éteinte

un homme regagne l’heure du crime

pour y creuser son doux foyer

Toutes les rues sont désertes

Toutes les étoiles s’absentent

Tous les yeux sont fermés

et les paupières sont blanches.