la mort dans l'âme (texte publié dans la revue "décharge" en 1999)
Par jean-michel robert, jeudi 20 novembre 2008 à 17:56 :: JEAN-MICHEL ROBERT ( bibliographie et poèmes épuisés) ( Nouveaux visiteurs, avant toute promenade dans ce blog, cliquez la catégorie "avertissement". Merci) :: #890 :: rss
Avant-propos de Valérie Rouzeau.
Entre son premier recueil, "Corps composé", édité en 1982 par Guy Chambelland, et ses poèmes de glissades érotiques qu'on peut goûter dans l' "Alamanach érotique" paru chez Méréal, quinze années - un peu plus que deux septennats - se sont écoulées pendant lesquelles Jean-Michel Robert a fait bras d'honneur, grimaces et autres pieds-de-nez au sens de l'Histoire. Parce que sens unique. Qu'il s'agisse de la petite histoire ("au loin des parapluies / tirent leur petite dame / vers la journée obligatoire") comme de la grande ("On a beau rendre à l'anecdote les honneurs de l'histoire, le réel n'a pas que des fées à fouetter..."). D'ailleurs, il semblerait bien que ce soit la même. Une chose est sûre, Monsieur Bob n'est pas Hegel. Donc, si Jean-Michel Robert est bien Monsieur Bob...
Où allons-nous alors? Ca revient à se demander comment, en fin de compte, Jean-Michel Robert s'en tient à son cas personnel. Il fait aller. En poèmes, vers et prose, en nouvelles, à sa sauce à lui, tous les monstres assimilés. L'enfance et "les légendes adolescentes" durent à l'imparfait ("Thérèse faisait éclabousser tous les plis de sa jupe noire, l'air de rien on y noyait tous nos corbeaux (...) on ne cherchait pas d'autre sens à l'Histoire...", les regrets éternels au présent. D'où pirouettes à rebrousse-poil. Personne n'est dupe, et surtout pas Jean-Michel Robert: "impossible d'avoir six ans..."
Mais quand même: plutôt donner des coups aux vieux (de toute façon "ils sont radins, ils éprouvent une immense volupté à planquer des fortunes dans l'antique lessiveuse, sous le cul de l'écureuil...") que de prendre un coup de vieux. Tant pis pour le mauvais jeu de mots. De toute évidence, Jean-Michel Robert possède le sens de l'humour, même noir. Ainsi fait-il aller, caressant l'espoir d'écrire "un poème aussi léger / qu'un frisson de gamine". L'humour pose la distance ironique entre l'hier et l'aujourd'hui, entre l'aujourd'hui et demain: peut-être devrait-on l'écrire avec un grand H, histoire d'en rire?
cette admirable locution:
crever
la gueule ouverte
crever:
irrémédiable animal
la gueule ouverte:
béance
où les questions
les grandes
nous boufferont la langue
pourtant aurons-nous dévoré nous aussi
ô steak
oui saignant s'il vous plaît de quelle faim lumineuse pourrons-nous éveiller les salives?
ha si l'on pouvait y croire vraiment à l'appétit des galaxies
certes il vécut et mourut en admirable dignité
certes il n'en sait rien et ceux qui restent ne sont pas sûrs d'en rire
blancheur du lit d'hôpital où le pauvre homme n'est déjà plus lui-même
pas rasé grisâtre lui qui manquait rarement l'occasion de rougir
la terre le hante jusqu'au regard
il faudra pleurer
beaucoup
pour le comprendre
un peu
sens-tu ces doigts
étrangement tremblants
trier les globules
le tabac
asphyxier
l'alcool
ronger
si tu es sobre et prudent
tu peux
prétendre au privilège
des rides
tu mourras vieux
le corps
criblé d'air pur
on a beau
s'emmitoufler de dieu
se lécher l'âme
planter fleurs et croix
on sait très bien
ce que le sol recèle:
le rien
tout proche
nous chuchote
la digestion
au bord des lèvres
sale maladie d'accord
mais les tumeurs même malignes ne dépassent jamais nos contours
me laisse rêveur
ce cancer qui serait
vraiment
généralisé
séismes guerres massacres... viennent certaines nuits frapper à ta nuque
enfermé à double tour dans ta migraine lâchement tu fais le mort
après examens il n'a rien affirmaient les médecins
il est mort quand même quelques jours plus tard
mort d'ennui
les médecins avaient raison
déjà on s'habitue à cette haleine plus lourde les cernes creusant dans le sournois du mauve depuis longtemps l'enfant se décompose au fond du coeur comme un été pourri
pourri
ne craignons pas
les grands mots
même s'ils dégoûtent un peu
les destins délicats
si l'Histoire n'a
aucun sens
au moins elle a
une odeur
celle de la
chair où l'avenir
grouille enfin à son aise
parlant
de mort dans l'âme
on ne croit pas toujours
si bien dire
mais tel
est sans doute
le but ultime:
identifier le cadavre.
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