Entre son premier recueil, "Corps composé", édité en 1982 par Guy Chambelland, et ses poèmes de glissades érotiques qu'on peut goûter dans l' "Alamanach érotique" paru chez Méréal, quinze années - un peu plus que deux septennats - se sont écoulées pendant lesquelles Jean-Michel Robert a fait bras d'honneur, grimaces et autres pieds-de-nez au sens de l'Histoire. Parce que sens unique. Qu'il s'agisse de la petite histoire ("au loin des parapluies / tirent leur petite dame / vers la journée obligatoire") comme de la grande ("On a beau rendre à l'anecdote les honneurs de l'histoire, le réel n'a pas que des fées à fouetter..."). D'ailleurs, il semblerait bien que ce soit la même. Une chose est sûre, Monsieur Bob n'est pas Hegel. Donc, si Jean-Michel Robert est bien Monsieur Bob...

Où allons-nous alors? Ca revient à se demander comment, en fin de compte, Jean-Michel Robert s'en tient à son cas personnel. Il fait aller. En poèmes, vers et prose, en nouvelles, à sa sauce à lui, tous les monstres assimilés. L'enfance et "les légendes adolescentes" durent à l'imparfait ("Thérèse faisait éclabousser tous les plis de sa jupe noire, l'air de rien on y noyait tous nos corbeaux (...) on ne cherchait pas d'autre sens à l'Histoire...", les regrets éternels au présent. D'où pirouettes à rebrousse-poil. Personne n'est dupe, et surtout pas Jean-Michel Robert: "impossible d'avoir six ans..."

Mais quand même: plutôt donner des coups aux vieux (de toute façon "ils sont radins, ils éprouvent une immense volupté à planquer des fortunes dans l'antique lessiveuse, sous le cul de l'écureuil...") que de prendre un coup de vieux. Tant pis pour le mauvais jeu de mots. De toute évidence, Jean-Michel Robert possède le sens de l'humour, même noir. Ainsi fait-il aller, caressant l'espoir d'écrire "un poème aussi léger / qu'un frisson de gamine". L'humour pose la distance ironique entre l'hier et l'aujourd'hui, entre l'aujourd'hui et demain: peut-être devrait-on l'écrire avec un grand H, histoire d'en rire?


 cette admirable locution:
    crever
          la gueule ouverte
crever:   
          irrémédiable animal
la gueule ouverte:
               béance
où les questions
               les grandes
nous boufferont la langue

pourtant aurons-nous
dévoré
nous aussi
ô steak
oui
saignant s'il vous plaît

de quelle faim
lumineuse
pourrons-nous éveiller
les salives?
ha si l'on pouvait
y croire vraiment
à l'appétit des galaxies

certes il vécut
et mourut en
admirable dignité
certes il n'en sait rien
et ceux qui restent
ne sont pas sûrs d'en rire

blancheur du lit d'hôpital
où le pauvre homme 
n'est déjà plus
lui-même
pas rasé
grisâtre
lui qui manquait rarement
l'occasion de rougir
la terre le hante
jusqu'au regard
il faudra pleurer
      beaucoup
pour le comprendre
      un peu

sens-tu ces doigts
étrangement tremblants
trier les globules
le tabac
          asphyxier
l'alcool
          ronger
si tu es sobre et prudent
tu peux 
prétendre au privilège 
des rides
          tu mourras vieux
          le corps
criblé d'air pur

on a beau 
s'emmitoufler de dieu
se lécher l'âme
planter fleurs et croix
on sait très bien
ce que le sol recèle:
           le rien
           tout proche
           nous chuchote
la digestion
au bord des lèvres

sale maladie
d'accord
mais les tumeurs
même malignes
ne dépassent
jamais nos contours
me laisse rêveur
ce cancer qui serait
          vraiment
généralisé

séismes guerres massacres...
viennent
certaines nuits
frapper à ta nuque
enfermé
à double tour dans ta migraine
lâchement
tu fais le mort

après examens il n'a rien
affirmaient les médecins
il est mort quand même
quelques jours plus tard
mort d'ennui
les médecins avaient raison

déjà on s'habitue 
à cette haleine
plus lourde
les cernes creusant 
dans le sournois du mauve
depuis longtemps
l'enfant se décompose
au fond du coeur
comme un été pourri

pourri
        ne craignons pas
les grands mots
même s'ils dégoûtent un peu
les destins délicats
        si l'Histoire n'a
aucun sens
au moins elle a 
une odeur
       celle de la
       chair où l'avenir
grouille enfin à son aise

parlant
        de mort dans l'âme
on ne croit pas toujours 
si bien dire
        mais tel 
est sans doute 
le but ultime:
identifier le cadavre.