On connaît la rigueur et la densité du haïku japonais. Jean michel Robert a voulu s'éprouver sur pratiquement la même distance, un peu plus à la française: le quatrain. Tout doit être dit au bout du quatrième, sans forcément de chute. Plutôt une ambiance, une impression, un nuage. Ca ressemble un tantinet à la différence entre le roman, la nouvelle et l'essai... Quand je lis Jean-Michel Robert, en particulier sous cette forme ramassée où il lustre davantage ses qualités habituelles, j'ai toujours dans l'oreille comme un éclat de rire final, même si avant ça racle, ça grince et ça tord. Une manière d'éclaircissement de la voix pour le fumeur, un court moment de lucidité visionnaire pour l'ivrogne. On se retourne et l'on regarde dans le rétro, c'est plutôt du malheur sur toutes les ceintures desserrées des villes, les bretelles mal remontées des autoroutes. Malgré tout, on ne se laisse pas prendre par ces épouvantails de la mémoire et du temps qui passe que forment la mélancolie et l'amertume. On garde encore un souffle au coeur et une flamme à jamais danseuse dans le regard

                                                                                                                       Jacques Morin

Ni adulte ni enfant

juste un type qui boite les mots

Un pas héroïque

l'autre au secours du bois


***

Sûr on est humilié

mais l'habitude console

On se retrouvera bientôt entre héros

pour dire du mal de tout


***

Elle a passé vingt ans derrière une porte

Je suis enfermé avec un cadavre

qui refuse de comprendre

et qui m'explique à l'infini


***

Courir un rat mort à la fois

tenir la peste par la queue

De mon vivant j'ai essayé

De mon mourant je le raconte


***

Peut-être saisira-t-on l'instant

entre le tic et le tac des yeux bleus

si toutefois le regard leur appartient

si ce n'est pas toujours la lumière qui commande


***

Malgré une mémoire encombrée de cannes blanches

je me souviens sur le bout des doigts

Je n'efface pas les empreintes

je tiens à remonter jusqu'au coupable


***

Drôle de feu qui s'y prend

à trois fois pour me réveiller

Foutu matin qui me surprend et me lève

seulement pour mon charbon


***

Un chapeau me démange

une âme aussi

Je vous tire mon chapeau

pour me gratter la politesse


***

J'eus des lettres et des cadeaux d'amoureuses

Je ne savais pas ma chance

Plus rien aujourd'hui n'est repérable

l'inertie seule m'adore


***

Un temps qui ne pardonne pas

qui te veut en chair et en os

Forcément il triomphe et ta foi

est son malin plaisir


***

J'ai caché de vilains secrets

derrière je ne sais quelle vaisselle

Ainsi nul ne les trouve L'étourderie

protège-t-elle longtemps?


***

Un feu indélicat ressemble à des yeux tristes

Tous les face-à-face tombent à l'eau

Les miroirs ne savent pas nager

J'essaie de repêcher les reflets de retard


***

Saigner du rouge c'est vrai

veine ouverte ne ment pas

Saigner la mémoire c'est vain

ça circule toujours


***

Il vit des vieux et des vieilles il voulut

mourir jeune mais il n'avait

pas le Temps

de massacrer son enfance


***

Une heure mal rasée sort quand même

On appelle ça le petit jour

Ce n'est certes pas moi qui l'appelle

Le jour se lève à cause des autres


***

Il y eut quelques pas en avant

d'autres en arrière

On se retrouva dans le présent

qu'on abandonna nulle part


***

Certaines nuits on sonne à ma porte

Je ne me lève pas

Mais je me rendors dans le mauvais monde

celui où l'on se réveille dehors


***

Je n'arrive plus à tomber amoureux

Sans doute suis-je tombé très bas

Et les mains manquent

pour me relever amoureux


***

J'ouvre la porte sur le noir

Je risque un pas puis les autres

J'accepte dehors

Je suis encore honteusement complice


***

J'eus des enfants morts sans naître

Pourtant l'amour était fou

Mes bébés resteront toujours ailleurs

là où je ne sais pas qui aimer


***

Je fais provision de quelques corneilles

et de peupliers cassés

J'enrichis ma nostalgie

Ô matin généreux


***

Il y avait de l'eau limpide

une longue promenade en transparence

J'ai bu la promenade à longues gorgées

Maintenant je pisse des sentiers