APRèS, J'IRAI CHANTER.
Par jean-michel robert, jeudi 31 mai 2007 à 09:58 :: JEAN-MICHEL ROBERT ( bibliographie et poèmes épuisés) ( Nouveaux visiteurs, avant toute promenade dans ce blog, cliquez la catégorie "avertissement". Merci) :: #184 :: rss
LE CHâTEAU à ROULETTES (2)
On m'a volé mon paillasson.
Que veut-on faire des pas qu'il recèle: pas des amis, des parents, pas des huissiers, démarcheurs, facteurs, et tous ces autres pas mêlés aux miens?
Quelle piste veut-on remonter? Quel voyage espère-t-on défiler de mon seuil?
Je l'ignore
Mais je suis plutôt flatté par la convoitise que suscitent mes distances hérissées. J'ai même - soyons sincères - un peu peur de décevoir le coupable.
Pour prouver ma bonne volonté, je vais m'acheter un paillasson neuf et des nouvelles chaussures, et je vais tout revivre, en mieux.
Le matin a flairé dans la lampe une piste boiteuse. Je ne resterai plus bien longtemps fugitif. Déjà la solitude s'enferme dans les cernes pour incarner une fatigue assez décente pour vos lumières.
Inutile de résister.
Afin d'attester ma totale reddition, j'allume la radio. L'actualité me lèche longuement l'intérieur de l'oreille. Peut-on rêver soumission plus servile? Sous la table de la cuisine, les sentiers du destin prolongent mes orteils, les distances insistent leurs chatouilles, mais ça ne me fait pas rire, il ne faut pas exagérer.
Voilà, dans mes conduits auditifs la salive du monde sèche lentement. Je peux à présent tout supporter, tout avouer, tout approuver. Je suis maître de moi, merveilleusement réel.
Dans les jardins du Luxembourg, passe le fantôme d'Eugène Cochet. Il mächouille un poème.
Les quolibets, les farces cruelles ne sauraient plus l'atteindre.
Il marche, contemplant l'irisation insolite d'une parole en l'air.
Je ne l'aborderai pas.
Je sens sous ma paume ton épaule, le lisse rappel à l'ordre.
Tu es belle, ta robe est bleue. Ce bleu et moi n'avons jamais cru aux fantômes, nous nous foutons de la poésie, et la même chair nous hante.
Gare Montparnasse, 0h40. On attend. On a froid; mais pas assez: le frisson ne se propage pas au-delà de la peau.
Un homme ivre racle un vieux fond de chanson; il trébuche, sa main s'agite, tente vainement d'enrouler sa ligne de vie dans l'encoche d'un yo-yo invisible.
On n'est pas ivre, on ne sait quoi racler, la main ne croit pas en ses lignes. La paume sur le front ne palpe que l'étanchéité des mondes.
(à suivre)
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