N'exagérons pas trop: tous les coins de rue ne gardent pas en réserve des inédits mirobolants. On a beau rendre à l'anecdote les honneurs de l'Histoire, le réel n'a pas que des fées à fouetter.

Dès lors, il faut bien se résoudre à tricher.

On s'en sort par un sourire hypocritement dédié au merveilleux, par une nostalgie dont les approximations délicates réconcilient tous les mensonges, on s'en tire par une pirouette de l'âme, par une superstition mineure; bref, on s'en tire.

On est donc toujours là, bien vivant, à remplir les tiroirs d'inédits.


Le fait de vivre en HLM ne nous empêche nullement de nous vouloir seigneurs.

Ne vous moquez pas trop.

Même si vous trouvez plutôt cocasse de nous voir au quotidien traîner derrière nous un château à roulettes.

Ne vous énervez pas.

Même si, parfois, vous entendez aussi vos rêves grincer dans les roulettes.


Ici, à la place des tours, les arbres nous bruissaient les arbres sans compter.

Au printemps, la mare nous rendait volontiers notre image en monnaie de têtards.

Ici, à la place de maintenant, je me souviens.

Mais pas trop fort.

Car j'ai peur qu'un enfant se réveille en sursaut dans une cave sans issue.


Le train de nuit m'emporte vers Vienne. Le bonheur: sentir la nuit blanche se sculpter peu à peu dans un sommeil de femme. Les villes ainsi traversées resteront éternellement nocturnes. Je laisse à l'autre son matin autrichien, son wagon-restaurant où il pourra tremper de la mie d'asthénie dans la mauvaise blague d'un café crème. Moi j'ai rendez-vous. Je te rejoins déjà dans l'une des villes vouées à cette nuit intime, à ce présent irréductible hors duquel nulle rencontre n'est possible.


Alors que j'arrivais sur le parking, un petit chien s'est jeté sous les roues de ma voiture. Sa maîtresse a eu beau hurler, ses cris n'ont pas fait laisse. L'animal est mort sur le coup.

Quand cette idiote à bigoudis, en robe de chambre et en pleurs s'est approchée du corps ensanglanté, je l'ai écrasée à son tour, histoire d'abréger sa souffrance.

Ensuite j'ai enseveli les deux cadavres sous quelques pelletées de pitié.

De ce fait divers je n'ai gardé qu'un bigoudi, pour orner mon rétroviseur.

Ainsi j'honore la mémoire de ceux qu'on écrase avec tristesse, faute de tragique.


Le naïf trouve toujours les signes, les preuves. C'est ainsi que, vers midi, il sème en toute confiance ses zéphyrs de sandwich, ses automnes de laitue au long du boulevard Saint-Michel, sûr de te retrouver par hasard. Il a préalablement déposé les frôlements de mains, les sourires, les maladresses bouleversantes autour des verres et des reflets. La coïncidence n'est plus qu'une formalité. Elle s'accomplira comme prévu. Le naïf aime offrir une dernière chance aux paradoxes sans espoir.


(à suivre)