La nuit descend comme autrefois
les feux sont allumés comme autant de prières
un fleuve, puis un autre
les pieds ont enflé sur les routes
le coeur est plein de terre à en craquer
la solitude se déboutonne
elle sort ses mamelles et nous donne à téter
le lait amer de l'existence
Gardes! cessez vos chansons!
Faites venir le sommeil, oignez nos paupières,
faites sortir les couvertures du silence,
que nos membres puissent s'étendre,
que nos fièvres se puissent rejoindre
                                 dans la nuit!
... Cessez vos clameurs insolentes
qui éloignent la mort comme le feu les loups,
ces chansons où le désir grince des dents
où la soif se réveille plus grande que la faim
où l'homme se retourne contre lui-même et crie,
... où la nuit s'émiette comme ces pains rassis
que l'on donne à manger aux colombes sacrées

("Le mal des fantômes", éd. Plasma 1980)


SOUVENIRS DéSORNNéS

"Fondane le poète, le vivant, et même le bon vivant, Fondane qui fut notre ami devait bien aussi, dans sa mortelle solitude, songer à son oeuvre interrompue, à ce "Baudelaire et l'expérience du gouffre" qu'il venait d'achever et m'avait promis, mais sur lequel il avait encore à revenir. Je pense aussi qu'il devait revenir à ces heures où il avait eu à faire un choix tragique car il avait tenu sa vie dans ses mains. Il l'avait pesée... Un dénonciateur (auquel nous serrons peut-être aujourd'hui la main) l'avait bien fait marquer pour l'abattoir, mais c'est de sa propre volonté qu'il en avait poussé la porte.

Fondane avait été arrêté en même temps que sa soeur et conduit avec elle au Dépôt de la Préfecture. Diverses interventions avaient réussi à les y maintenir quelques jours; répit précieux pendant lequel sa femme, Geneviève, avait, pour les sauver, sillonné Paris à vélo, frappé à toutes les portes. Elle n'avait pu leur éviter le transfert à Drancy (...) A ce moment, si tout espoir de sauver sa soeur était perdu, il ne tenait qu'à Fondane de bénéficier de la loi elle-même: la loi allemande anti-juive qui disposait qu'un conjoint d'Aryen, c'était son cas, n'était pas déportable. S'il était profondément attaché à sa femme - qui devait montrer plus tard à quel point elle en était digne - , Fondane aimait tendrement sa soeur. Dans cette tragédie, il allait choisir de rester avec elle jusqu'au bout. Et c'est ensemble qu'ils entreprirent le voyage de la mort. Il avait voulu rester pour atténuer, si peu que ce fût, les angoisses qui la déchiraient. J'ignore si elle pressentait ce qui l'attendait à l'arrivée, mais je sais qu'il était, lui, sans illusion.

Le philosophe de "La conscience malheureuse", le critique hardi de "Rimbaud le voyou", le poète d' "Ulysse" et et d'"Exode" ne franchira plus mon seuil que dans ma pensée.

JOSé CORTI (1895-1984)