LES PAVOTS
Je vous apporte déracinés dans
                 un pot trois pavots,
deux sont encore fermés en 
                 oeufs bien verts -
l'autre ayant défripé ses 
                 lumineux panneaux
agglutine sa fine poussière de bleu
                 de drogue
(certainement, Apollinaire, organes 
                 sexuels des femmes des 
                 cosaques zaporogues),
grâce à eux savez-vous que 
                 le coeur se verse?
que leurs parois de léger feu c'est mitoyen 
                 de votre cul et de la Perse? -
pétales féminins sans aucun soin  
                 que l'âpreté de la fierté,
ô chair de chair carmin qui prend
                 sur toute part royauté,
lèvres fines et parfaites de la cérémonie du thé.

("Fenêtre vous êtes entrée", éditions Chambelland. 1982.)


LES MOSCARDINI

Les moscardini sont de petites seiches comme 
                    baguettes de tambour
parce qu'embrochés sur la braise ils ont cuit
            jusqu'à ce que la brochette se manie 
                   tout d'une pièce
(de même si on embrochait de vos bouclettes 
                   une petite série on aurait
                   l'ardeur de l'âme toute 
                   rôtie de bigoudis).
Le citron accuse le jus d'avoir
                   arrosé le fer à vif,
retrempe le cruauté du feu 
                   qui les a raidis si petits,
morts dans leur iode comme on verrait 
              se mettre en travers des salsifis,
si éperdus de leurs tentacules tendus comme 
                   des spectres d'étamines -
tout éperdus mais morts comme des notes de lyre.

("Fenêtre vous êtes entrée")


LE VITRAIL DE CHARTRES
Vitrail violet
énorme soif de la lumière - montée à la courte
                échelle des mottes de terre.
Gestes enfantins des allumeurs de cierges
pour qu'aller à la mort se fasse dans le verger 
                 du violet foncé -
des milliers de cristaux de neige des flammes
               ne s'en vont pas en fumée
mais, droits comme de i à goût de sel
       qu'ils donnent à la glaise d'être ouverte 
                                   au sourcier!
Palpitation de la pupille qui est une clé
pour vider la lumière comme 
                          une outre, du clair
et ne garder que la lie de violet
                      plus apte à rehausser
                      au pollen de la nuit.
Buisson de lumière comme enlever la pépie 
                             sous la langue
                             mélangée de terre,
oeil infiniment ouvert pour que la nuit
               puisse trouver ses syllabes!

("Un puits nommé plongeon", éditions Chambelland. 1984.)


LE VIDE DU CIEL

La première chose qui me frappe au retour d'un voyage en Inde, c'est le vide du ciel. Certes je suis témoin d'avoir encore vu un aigle, il y a une dizaine d'années, tournant l'épaulement boisé d'un proche contrefort des Alpes du Sud, incroyablement bas à toucher les plus diagonales des branches de sapins, on distinguait le dépassement noir des rémiges de chaque côté du mouvement plané, haillon cruel à dévorer d'un coup toute la beauté mais qui occupe dans ma tête une place révolutionnaire, une telle disproportion dans le ciel neutre qu'elle accélère le coeur. Si tu revenais, belle éclipse visible du vide? Mais la part la plus assurée, la moins douteuse de l'héritage que nous laisserons aux enfants semble bien être ce ciel où plus rien ne cille. Evidemment qu'il nous reste les oiseaux de campagne, ce touchant bégaiement d'un arbre à l'autre, les hirondelles rayant en tous sens le verre des vitres et quelquefois les mouettes rieuses cancanant en oubliant les vagues passer dans leur hamac, ou bien en montagne les choucas qui avisent interminablement à la disparition des hommes mais je parle des différentes nuances et distances du destin - que marquent les grands rapaces et les voiliers.

Qui n'a pas eu besoin d'un petit pilote à son bonheur, de découvrir le matin quelque chose d'accroché très haut qui emplit d'air la journée plate, qui met en doute l'abstinence d'avenir. Les avions volent aussi sans doute, le verbe employé est le même mais ce sont des destins qui se referment de plus en plus, au lieu de disséminer du voyage, ils tissent du répétitif. Les aigles de Jodhpur qui ont assemblé les branchages de leurs aires au plus haut de la citadelle dominant la ville tournoient comme le gantelet de fer d'une vie qu'ils savent si étroite, regardent patiner les quatre pans du dôme d'un temple; et les grands ibis blancs des terrains maraîchers de la banlieue des villes ont la même oreille de silence pour la piété des hommes.

Et comment faire autrement que d'ajouter à cette mémorisation messagère cet autre oiseau récolté au passage d'un wagon, lors d'une courbe de la voie ferrée, ce vieil homme bien droit, debout sur le tranchant du ballast en talus et qui tient des deux mains au-dessus de la tête les mètres et les mètres de son turban tendu ainsi à la brise qui répond, qui le déroule et le suspend assurant qu'il va finir de sécher, qu'il va voler à une seule aile couleur de feu, quoi de plus naturel pour un phénix, et quoi de plus naturel que de profiter du déplacement d'air du convoi, puisque toute la terre est mouillée y compris les cailloux du ballast, quoi de plus naturel dis-je que de profiter de l'incroyable épice suspendue à la sainteté d'un oiseau.

Le turban pour l'hindoustani n'est-ce pas quelque chose de plus que personnel, un peu de sa moelle d'exister homme sur terre et sous ciel? Ainsi, mis à part le fait qu'il n'a sans doute généralement pas de rechange, c'est une opération qui ne regarde strictement que lui - souvent - le laver et le faire sécher (mais le tissu est comme arachnéen), pendant deux à trois demi-heures, se trouvant ainsi retranché de la société et occupé une fois de plus à une opération non seulement de fierté, coquetterie et dignité mais aussi de piété, en ce que chaque être pour respecter les dieux doit en premier se vouloir conforme aux teintes chaudes dont il est la graine sur terre.

Je me souviens d'une grande route bordée d'arbres touffus d'une espèce commune, arbres assez ingrats, anonymes, et puis de l'un s'envole un oiseau saphir, incroyable comme la filière retrouvée des contes de Perrault, protégé - mais c'est en Inde seulement - par sa beauté - convoitise, oui, mais pour le ciel. Ainsi la grue Garuda, le "véhicule", l'oiseau élu de Vishnu, le dieu solaire. Un autre immense oiseau, alors que venait de s'abattre une trombe de mousson: c'est une petite colline en bordure de route qui ruisselle littéralement, nappée d'eau courante, et nous courons vers elle pour rafraîchir nos pieds gonflés, cuits, mais quel sursaut de la trouver tout enrobée d'un oiseau chaud, température d'un bain, c'est le piétinement équivoque, affreux d'un nid dont l'oiseau fraîcheur a déjà miroité. En terminant je voudrais bien vous cacher ma préférence aux corneilles (l'intelligence de leur conversation dans les villages juste au-dessus de celle des buveurs: pas de doute, l'une est votre belle-mère), il suffit de ce cri papier de verre de la chaleur pour réveiller la langouste cuite d'un sari, le vert rameau d'angélique d'un autre, ce cri à l'emporte-pièce, et la pièce c'est un petit morceau de notre âme blanche, maintenant de noir qui vole, "embouti" dans un intelligent démon...