OEIL DE PAPIER
Dans ces yeux noirs le collier
fait soleil sur le papier
tu es libre ma gelée
qui n'empêche pas le blé
tes deux seins sont des galets
si la mer c'est de s'aimer
la mer à haute marée
dents de nacre jusqu'aux pieds
au lieu de sueur ou de lait
de ton corps monte la paix
petite écrite à la craie
aux nuits noires des années
à lèvres qu'ouvre la buée
écoute le sel qui naît
de vivre à toute volée
les cloches les parapets
les nuages déchirés
comme un drap de prisonnier
l'eau qui cire les pavés
et la nuit ensemble: paix

("L'éternelle revue", dirigée par Paul Eluard, 1945)


LA MER
à André Marchand
A même le soleil le vent triste
roule ses osselets jaunes
et la mer se bat à coups d'ossements 
                            sur les plages
la mer chante pour les sourds
et toujours le crin de l'écume
ah qu'une goutte de poisson 
                          t'ensemence
sur ta joue plate et longue
ouvrir les yeux pour engloutir la soif
le sel sec des astres
la mer au col de girafe
dans les calanques
la mer piétinée
les ongles arrachés par les pieuvres
et le frisson des morts qui vient
à la soudure des vagues
et le chewing-gum des astres
qu'on ne finit pas de mâcher
chaque vague est un insecte devenu pierre
les vagues éclatent les unes après les autres
comme des grains de maïs surchauffés
on monte l'échelle infinie des vagues
une promesse de soif éternelle
ô seule eau qui mouille vraiment
mer qu'on ne peut pas boire
pour que tu sois la réponse à la soif
pour que tu sois un rire muet d'obsidienne
et les vagues se plient comme un canif
soudain teintes de sang blanc
et l'orgue en sueur de la mer
et les soldats de plomb
qui se saluent au large des archipels
toute une laine de rochers
pour bâtir des avalanches
elle s'élève comme une lourde fumée
                                   d'eucalyptus
sous les grands paravents orange qui
                          l'empêchent de noircir
la mer qui se casse aux poignets
et sue des gouttes d'eau potable

("Poésie 45", juin-juillet 1945)


FRUIT GEL AéRODROME

A peine arrivé je regarde au dehors. C'est un pays d'hiver. Nous allons assister à la 50ème commémoration du soleil.

Le vent souffle si près du sol qu'il arrache les pommes de terre et les ananas. Tes cheveux déshabillés se raidissent contre l'inévitable, ton visage devient fou et je goûte sa route humide.

Sur le chantier les ouvriers se terminent en craie, gagnent le sud. Ils font un cordon sanitaire vers la couleur. A force d'éssaimer chaque objet est doué d'une victoire.

J'ai besoin du jour à ta bouche animale.

("Le vent des épines", Maeght, 1947)


PAMPELONE

D'un seul noeud j'ai fait et j'ai défait des pommes, j'ai cueilli des oiseaux mariés de pierres. La forêt ouverte par le roulement des troncs, le balancier des forêts qui coule un oiseau dans une gorge, la pourriture à grand espace où le soleil fait manioc. Dans le moulin à pointe, j'ai mis sur le matin le chapeau du vin blanc, l'homme qui le versait m'a donné ses bagues. La mer roulait sa toile d'araignée dans la javelle du sable, où, parmi des bois flottés, des cannes de l'autre année, je n'ai reconnu qu'une oreille.

La mer monte bien au-dessus de la plage dans la route à ras de chair, coquillage qui remplit la fougère de linge. Le soir vient, allume les entonnoirs, se peuple de tubéreuses dont la sève pourrit sur les doigts. Le sable essuie l'odeur, en fait un autel, et je plante le bouquet dans la prairie qui noie comme elle respire, et le vent monte de la sueur avec le bruit cacheté de la lune. La tubéreuse où la nuit vient comme une mouche, la mer qui me dépasse d'une hanche.

La mer pleine de poussière, elle perd beaucoup de feuilles, elle passe au nord, il faut la regarder en face pour voir le va-et-vient de sa chair migratrice. Je te joue au dé du sable, et des os du bassin jaillit le cordon étanche des bois, des coquilles, des semelles de liège, la barque où la mer vient moucher son parfum bon marché. Les planches peintes comme un ventre et la mer maori des éclats de rire de l'épave.

"Jasmin tu es matelot", illustré par Serge Rzvani. La Moitié Sud éditeur,1948.


L'ARMOISE
Mais quelle est cette idée d'enfant 
                                      de chameau
d'avoir complété le désert par le chameau?
Je préfère le désert qui fait cavalier seul
et a les plus longues encolures de sable 
                                      à flatter,
le sable qui s'est décoloré les cheveux 
                                à la camomille
mais qui est femme à la douceur assez lente
                                      pour rugir,
ce sable qui a fondu des ailes de l'ange la cire
en un fauve dont seule la nuit a gardé l'esprit
avec cette naïveté des ventres comme des 
                            grenades qui fendent
et la femme qui a de l'odeur d'armoise 
                                   à la tempe

("Réunir ton corps est sombre"- Les cahiers du chemin, Gallimard. 1973.)


APPRENTISSAGE DU FLEUVE
La débandade  des nageurs-paysans criait
                  comme les bouviers du fleuve
qui emportait de moitié avec eux l'éternité.
Les oreilles d'éléphant du Gange frôlent 
         les berges incroyantes du temps,
elles froissent puissamment le temps en
                              s'éventant.
Quelque chose a fondu le métal de l'âme
et obtenu qu'à vil prix l'écume ait disparu
                                   du fleuve.
Le Gange ne bouge pas plus qu'un
                            éléphant de perles
et les morts s'éveillent tous de la même
                                      paupière.
La barque remontait à peine par reptation
                                       du bord,
déjouait difficilement l'épaule de l'énorme
                 effort de laver la mort

("Divination d'une barque", éditions Saint-Germain-des prés, 1977.).../...


LES FRèRES DAGAR PSALMODIANT LA
CRéATION DU MONDE
C'est un pays immense comme une larme
                            de Gange,
une feuille flottante qui fait fondre
                      l'arbre de vie et de mort
                      dans ses eaux
ou une bougie comme un tronçon de lumière
                         d'amour.
Ici le début du monde mange 
                         la fin du monde.
La bouche n'est pas une saltimbanque: 
                                    elle a prié,
elle parle à la statue d'argile avec
                            un tympan d'argile.
Parler accomplit la destruction de la bouche
                           comme un igloo
avec le verre central de la veilleuse.
Parler sert à poser l'oreille contre la bouche, 
parler à bouche fermée dégourdit 
                            les mondes sourds.
Mondes dont la surdité n'est qu'une ambition
                     d'amertume de l'automne,
une ancre perdue par la lumière.
Dès que je serai dans l'arrière-cour
                             de l'automne
mordre à bouche fermée dans la surdité
et voyager chaque jour dans une maison
                         éveillée à la craie, 
faite avec des bâtonnets jetés 
           dans la gorge des allumettes.

("Feuillets et lignes drainés du livre Himalaya", édition Poésie d'ici. 1980).../...