Découvrir un poète ne déroge pas à la loi: question d'itinéraire. L'itinéraire d'existence ne se distingue pas de l'itinéraire de déambulation; ainsi tels parcours m'attendent, d'autres m'ignorent, les premiers couvent ma part de coincidence. Lors d'une pause estudiantine et matinale, je feuillette un numéro des Nouvelles Littéraires oublié ou abandonné dans la cafétéria de la Sorbonne: tiens donc, des gens qui signent G.P. ou P.D.*parlent à grandes pages des poètes, et ceux-ci semblent bien évoluer en chair et en os, en respiration, en inspiration, il y a encore de la buée d'haleine sur les mots... Ainsi peuvent naître des vocations fouineuses. Gare Montparnasse, rue du Cherche-Midi; Alain Morin - "le boxeur de l'ombre"- , Michel Merlen - "généalogiste du hasard" - ne se doutent pas plus que moi de notre rendez-vous, pourtant la rencontre est là, à la page cornée. Cerche-Midi, ru Racine; dans la librairie Le Pont de l'Epée une louve archiviste conseille, expertise; les "neiges exterminatrices" de Bachelin lui sont inoffensives. Peu à peu, le sens de l'orientation vertigineuse s'affûte; de Michel Vachey à Thérèse Plantier, de Marie-Françoise Prager à Jean-Claude Valin, les points sont tous cardinaux; Yves Martin, contrairement aux ouï-dire, ne marche pas tant que ça, il fait bien mieux: comme le revendiquait Apollinaire, il émerveille.

A la lecture de la revue Le Pont de L'Epée, j'imaginais Guy Chambelland irascible, cassant, une mélancolie du genre pas commode. Au vrai, il se montre accueillant, il aime le débat, rit volontiers et son pessimisme n'hésite pas à trinquer. "Tiens, lis ça, c'est du grand art." Il me montre un exemplaire (coupé) de "Fenêtre vous êtes entrée" de Jacques Kober. Ma lecture, d'abord, a peine à surnager, cette syntaxe houleuse lui coûte quelques tasses, mais bientôt le délire narquois, le sacré désinvolte m'emportent jusqu'à la fin du recueil "où trébuche le bonheur sur une herbe qui vous brûle pour l'hiver." Le soir même, la séance de signature est la croisée des itinéraires où Jacques prend le temps de considérer le mien, d'évoquer le sien depuis "La main à plume" jus qu'à sa "Pierre à feu" ricochant sur Gallimard pour venir étinceler le Pont. Quelques jours plus tard, je reçois sa première lettre me passant commande de mon premier livre. Car Kober est un curieux, curieux des autres en profondeur -Est-ce tellement partagé?, en témoignent maints aspects de son style: l'omniprésence d'un vocatif mêlant émerveillement et révélation; les peuples, les lieux, l'Histoire, les mythes adoptés puis "voyagés" dans l'iridescence des mots... L'immersion dans l'altérité ne lui fait pas peur: tout être, toute chose peut respirer un va-et-vient de marée, nous portons tous en nous une mer intime où les noyés gobent des bulles de dérisoire et d'absolu. L'homme et le puits, plongeon osmotique, traversent l'âme à la nage; quel que soit l'élément apparent, l'Un est liquide, le langage l'atteste: "La mer c'est un doux relent de tonnerre avec des larmes de pierre / mais le muguet de l'écume est enterré au frais... Vos épaules haussent les épaules du rêve / qu'elles donnaient aux vagues à la becquée..." Le déluge permanent, contrairement au génocide biblique, n'efface rien, il augmente le monde. C'est avec jubilation que Noé accomplit la très haute Volonté: tout sera androgyne, tout, de l'atome de blues jusqu'à l'errance des galaxies. Le regard de l'ivre patriarche ne chôme pas: la lune et les galets échangent leurs pompons, la petite rosée retrouve l'incendie au fond des siestes crapuleuses; la lourdeur, enfant de l'haleine et des bateaux, éternise la chute en vapeur d'abordage; Nérée adopte la femme de ménage, laquelle, entre les caresses de Thétis et les baisers d'Amphitrite, ne s'interdit pas les sessions de jazz avec un Triton quelque peu las des solos de conque... Il était une fois l'émerveillement d'un détail perdu, il épousa une lumière sans abri, et ils eurent beaucoup d'essentiels - nourris au lait d'instant. Mais attention, on n'en joue pas pour autant les thaumaturges, pas de laisse-aller: la poésie n'est pas le Verbe, c'est juste le créole des dieux.

Lors d'un week-end ensoleillé par l'heure de l'apéritif - encore du sacré - , je dis à Eric Ballandras toutes mes raisons d'admirer la poésie de Jacques Kober, je sollicite un espace de revue La Bartavelle pour prolonger, stabiliser fugitivement la teneur du monologue. De l'espace? Pas de problème, ne lésinons pas, carte blanche pour une anthologie... Je n'en demandais pas tant; certaines blancheurs sur carte aimantent la limaille d'angoisse. Itinéraire plein sud. Dans sa thébaïde de Paillos, Kober lit mon projet de préface intimidé. Tout va bien, à part un petit détail: mal à l'aise dans le syntagme "de la Parisienne rondelette à la princesse Sita...", l'épithète exige son remplacement. Plus tard, les tractations se résoudront par "pulpeuse". En attendant visitons, profitons de cette Toussaint douce de mordoré païen.

Boulevard du Montparnasse, traversée d'un banc finement fruité de collégiennes, descente de la rue Bréa, ruches froides du Luxembourg; la rue de l'Odéon est toujours dévalée par la nostalgie des temps qui m'ignorent: Adrienne Monnier, Sylvia Beach ne me remarquent pas. Rue de l'Ancienne Comédie, Dauphine, Pont-neuf; enfin, arrivée à la Fauvette de Châtelet où Kober m'attend à petites lampées de Riesling. Nous nous accordons sur les divers documents, contributions, nous fignolons les vitraux d'"Un pigment d'horizon", titre qu'il me suggère tout en étalant quelques photos, dont celle qu'Yves Martin décrit ainsi:" Kober est vivant, on le rencontre, on le surprend Boulevard du Montparnasse en compagnie d'autres lascars, d'une franche coudée, il puise à des arcs-en-ciel, en retrait et non sans malice, il s'apprête à dépasser, à coiffer sur la ligne un poëte colosse que gèle un long sac tandis qu'un troisième protagoniste ajoute à la scène comme dans les bandes dessinées un "poil" de légende." C'est Domonique Joubert,"le petit mousse",, qui, le jour du cliché, se dévoua photographe. Dominique, Kober a raison: "Nous en sommes à porter nos fruits dans nos yeux pour tout horizon."

En présentation du "pigment" j'ai esquissé une analyse stylistique de cette poésie qui, pour être grammaticalement insolite, n'en miroite pas moins d'évidence. Je n'ai guère envie de me répéter. Je vais en rester là. Deux heures dix. Ce n'est pas une insomnie, c'est la nuit blanche, elle m'accorde l'infinie liberté de n'avoir jamais cru au matin. On peut même sortir de soi, car, comme Edouard Jaguer l'affirme, "La nuit est faite pour ouvrir les portes."

(*Gilles Pudlowski, Patrice Delbourg)

Texte publié dans la revue Décharge N° 130


BIOBIBLIOGRAPHIE

Fin 1943, Jacques Kober prend contact avec le groupe "La main à plume", intérim du surréalisme. Deux ans plus tard, ce poète de vingt ans devient le principal collaborateur d'Aimée Maeght. C'est le début d'une oeuvre double, personnelle et collective, qui conduit Jacques Kober à établir des relations d'estime et d'amitié avec les grands noms de la poésie et de la peinture: A.Breton, R.Char, P.Eluard, P.Emmanuel, G.Chaissac, Hérold, les van Velde, Goetz...

En réaction aux déchirements politico-littéraires des années 50, Jacques Kober prend le silence comme on prend le maquis. Il se taira plus de deux décennies...

C'est en 1973, avec "rêver ton corps est sombre" que Jacques Kober, fidèle à un surréalisme "par consanguinité", nous revient avec ses poèmes à la fois cocasses et pétris d'écoute du coeur réussissant "une véritable unité de ton et de fréquence dans le flux de l'écriture"(J.Rousselot). Depuis, il a publié une trentaine de livres et se croit autorisé à "siffloter l'éternité". .../...