13

Des rêves de grandeur

il n'en nourrit

que pour son lit

Pour le reste

il veut bien

vivre en chien de fusil


14

Pour la beauté

c'est différent

Il n'a qu'à se laisser

transporter


15

De la fenêtre de sa chambre

des heures durant

il admire

l'élévation patiente

l'orgueil

la noblesse des arbres

Les arbres

la seule élite

respectable


16

S'il aventure encore

parfois

quelques pas

dans son vieil atelier

c'est simplement

pour contempler

la rouille sur les outils

En ressortant

toujours

il éprouve

ce sentiment ô combien apaisant

que le devoir malgré tout s'accomplit

quoi qu'on fasse

ou qu'on ne fasse pas


17

Il est à présent

tout à fait persuadé

que les lendemains

n'ont jamais su chanter

Pas même

des chansons à boire

Il peut donc sans remords

dormir sur ses deux oreilles

musicales


18

Il n'ose pas envier franchement

le chien

qui dort sur la moquette

Alors il le réveille

de quelques tapes

amicales


19

On devine aisément

son peu de goût pour les extrêmes

sauf pour l'extrême lassitude

le seul fanatisme tiède


20

Si l'oisiveté est mère de tous les vices

le fainéant ne se comporte

certes pas en fils indigne

Entre tous les démons

ceux de la chair l'emportent sans problème

Le goût de l'effort

peut alors s'approcher

coller son museau aux fenêtres

et longuement lécher les vitres

pour le simple plaisir

des reflets sous la langue


21

C'est vrai

le pauvre adulte

ne se sent guère chez lui

derrière ce front de fainéant

dont il doit sans cesse

essuyer la buée

pour voir dehors jouer le vent

dans les jupettes


22

A chacun sa traversée du désert

Le fainéant quant à lui

n'est pas près de voir la fin

du sahara qui le traverse

et qui lui boit toute sa soif


23

Le petit âne maigre vient coucher

au pied du lit

sa sainte humilité

Le plafond s'émiette dans la bouche ouverte

d'un vieux singe endormi

Dans la fenêtre

quelques oiseaux s'engluent sans surprise

Etrange maison

où l'espoir

peut rêvasser peinard

en caressant ses loirs


24

En tant qu'artiste

le surréel

est son domaine

Mais chut

taisons nous

Il travaille à poings fermés


25

La vraie vie est ailleurs

le fainéant n'en doute pas

Mais il sait également

que celle d'ici est désolante

c'est-à-dire bien réelle


26

Il n'a pas

la moindre solution

à proposer

Tous les problèmes le dépassent

Mais faut-il s'en inquiéter

Vous êtes si nombreux

qui avez tout compris

qui trouverez bientôt

le feu

où risquer votre main


27

Rien ne sert de courir

Nul besoin de fable

pour en persuader le fainéant

qui ajoute volontiers

rien ne sert de partir

rien ne sert d'arriver

ce pâté de lièvre est excellent


28

Evidemment

il grossit

rajoute chaque jour

un peu de gras

entre le Monde et lui


29

Il somnole

dans le confort

de son feuilleton TV

Autour de lui tout s'effondre

en un grand ralenti silencieux

O moelleux décombres

où l'on peut sentir

les tourments les plus beaux

agoniser

sous une douceur catastrophique


30

Défendre la cause des pauvres

des opprimés

le fainéant est plutôt pour

Mais

dormir tranquille

c'est aussi savoir jusqu'où

l'on peut espérer

sans que les pieds dépassent des draps


31

Son histoire préférée:

LA BELLE AU BOIS DORMANT

A part la fin:

trop mélo


32

A un point précis

de l'oreiller

tout fainéant a entendu

s'écouler les rivières souterraines

où de grandes ambitions

voluptueusement

savourent leur noyade


33

La réussite n'est pas son fort

Il machouille ses échecs

les pieds dans la cuvettes

les yeux dans les nuages

ces bons douillets nuages

éboulant doucement leur paresse

avant de la laisser mourir

en pluie limpide

en pluie battante


34

Connaissez-vous LE CHANT DES PARTISANS

DU MOINDRE EFFORT?

Moi non plus


35

L'idée d'immortalité

le fatigue à l'excès

aussi son poil dans l'âme

le rassure-t-il plutôt:

ça ne pousse pas dans l'éternel


36

Il n'est pas pour autant

pressé de mourir

Le sommeil

à de telles profondeurs

ne le tente pas encore

Nul n'est parfait


37

Faire son marché

suffit à épuiser

son besoin d'aventure

Dans le cabas

son Odyssée

pèse moins que la laitue

D'ailleurs

sa Pénélope supporte mal

les attentes prolongées


38

Si tous les gars du Monde

voulaient se donner la main

les fainéants

pour cette grande occasion

cesseraient de se tourner les pouces

Ca n'engage à rien


39

Son chiffre fétiche

c'est bien sûr

le zéro

le bon zéro grassouillet

sur lequel on peut sans crainte

tout miser

quand on n'a rien à perdre


40

Sa ligne de conduite

n'exige

qu'une géométrie minimale

Pourquoi perdre son temps

au long des droites

des courbes ou des brisées

Dormir

est le plus court chemin

d'un point au même point


41

Il s'affale

dans son fauteuil

gauloise dans une main

verre dans l'autre

Vingt heures

la télé l'informe

de la santé du Monde

Ecoutez

dans le whisky

le bonheur fait craquer

les glaçons


42

Le fainéant n'est pas un surhomme

il n'atteindra jamais

la parfaite indifférence

Aussi ne vous étonnez pas

si parfois dans ses yeux

s'agite

ce sentiment fragile

qui change son regard

à le rendre émouvant

beau

désespéré

comme un chausson dans la tempête


43

Vous prenez la dernière à gauche

puis tout droit

jusqu'au bout de l'impasse

Vous ne pouvez pas vour tromper

Vous verrez

devant la porte

l'amas ronflant

de héros fatigués

Ne cherchez pas plus loin

tout son courage est là


44

Que ce soit le temps

ou autre chose

ça passe

c'est certain

A l'heure du bilan

le fainéant mesure le chemin parcouru

à l'usure du fauteuil

Pas de quoi être fier

Mais les trous aux semelles

est-ce vraiment plus glorieux?


45

Le fainéant se couche

Il tète

l'irrémédiable comme un pouce

Dormir imprègne

tout doux la viande

Sur le visage

éclatent

les premières gouttes du déluge