Des rêves tout fort laissaient partir les chairs avec trois goûts d'avance, on les rattrapait à coup sûr, on les dévorait plus ou monis, ça amusait les princesses, elles se promenaient toutes nues dans leur sourire, ne restait qu'à dévêtir autour, c'était coquet chez nous.

Les bricoleurs sifflotaient au loin, le grand-père portait une casquette de plâtrier, on le regardait fignoler la blancheur, d'innombrables terrasses, puis des fauteuils très lourds, on avait peur qu'il meure, mais il mourait quand même.

Dans tous les autobus une femme croisait les jambes, on les léchait à la légère, on lui savourait des histoires en sueur, on en riait ensemble, mais on en crevait seul.

Ce n'était pas bien grave, on avait des chemins à finir, des avenirs à trier, il fallait mériter, toujours mériter.


Les petites filles n'offraient qu'une paille, elles étaient belles moins loin, elles ne choisissaient qu'une clairière à la fois, c'était mieux que pas de dessert du tout.

La nuit menaçait, on adorait la nuit, on la battait du coeur, on y attendait l'assassin, les os craquaient dans les greniers, pendant des châteaux et des châteaux, on espérait le petit jour, le grand jour menaçait, on détestait le moyen jour.

Elles dansaient, leurs dentelles nous rongeaient en douce, on frissonnait jusqu'à la mer, sur la plage mémé ne sentait rien.

On voyait des gens vieux, très très vieux, on ne se doutait pas qu'ils vieilliraient encore.


On devait se cacher, on mentait sous chaque ongle, on rusait plein les poches, ça tintait avec les billes, parfois tout tombait, tout roulait sur le sol, on nous tapait, nous faisait honte, on y croyait, restaient les morceaux d'ongles entre les dents, on s'y faisait la langue.

L'institutrice taillait ses jupes dans nos paupières, se jouait à des siècles de nos doigts, son stylo rouge pourtant effleurait nos devoirs, ça froissait tous les brouillons dans le bas-ventre, on patientait à vif, du temps encore du temps, des draps pleins de zéros éjaculés.

Ce n'était pas bien grave, on se réveillait quand même réel.


Papa allait à l'usine, maman faisait un petit frère, on écrasait les araignées, on voulait une petite soeur, on écoutait les voisines folles, elles criaient sous la terre, on tuait mémé en duel, papa revenait de l'usine, on giflait le petit frère.

Babette poussait déjà des seins, mais rien autour, les seins se laissaient toucher par gentillesse, on n'éprouvait rien, juste envie de rire, on apprenait l'importance des détails.

Il fallait obéir, toujours obéir, on pataugeait beaucoup de troupeaux, il y avait des yeux très haut, des fenêtres, des reflets à n'en plus finir, peu de cachettes leur échappaient, on s'en foutait, la meilleure cachette c'était nous.


Les femmes les plus charmantes allaient aux chiottes, même elles, c'était très décevant, mais rassurant, elles étaient bien obligées d'obéir, même elles, et Dieu seul pissait la rosée.


On passait les commandes à la cheminée, on voulait un vrai fusil, tuer sans la bouche, papa ne voulait pas, on commandait quand même à la cheminée, en chuchotant, tout était livré la nuit même, sauf le fusil, la cheminée était d'accord avec papa.

On guettait les minijupes, on s'allongeait sur leur chemin, on se laissait piétiner le front, elles ne s'apercevaient de rien, elles s'éloignaient en fredonnant le petit air Dim.

On avait un meilleur copain, on préparait nos évasions, on pistait nos empreintes invisibles, le fou rire nous prêtait ses barbichettes, on s'offrait des peurs précieuses, des mensonges noirs, on était forts, on avait un meilleur copain, on le voyait toute la vie, puis on ne le voyait plus.


On allait chez le médecin, la salle d'attente empilait les revues d'art, on devenait très vite esthète, ainsi toute jolie femme aperçue n'importe où pouvait à elle seule, en un instant, animer au creux du ventre tout "Le bain turc" d'Ingres.

Il faisait chaud, Madame Didier donnait la menthe à l'eau, elle racontait des sortilèges, elle mentait des vieux puits, les démons fondaient peu à peu dans la menthe, on devenait hibou à petites gorgées, mais Madame Didier n'oubliait pas sa tâche, elle y retournait toujours, nous on retournait grandir normalement.

Thérèse faisait éclabousser les plis de sa jupe noire, l'air de rien on y noyait tous nos corbeaux, le sacrifice nous valait parfois la grâce fugitive du présage blanc, le slip augural attestait l'avenir, l'érection en confirmait longtemps la perspective, on ne cherchait pas d'autre sens à l'Histoire.


Nos doigts maculés d 'encre laissaient partout des traces compromettantes, pianotaient toutes les preuves contre nous, l'écriture était toujours prête à trahir, les mots couvaient nos fautes, on désirait ardemment se venger, mais où était l'ennemi?


Sur les parquets cette jeune femme de ménage révélait des patinages vertigineux, on envoyait le regard y glisser tout en feignant de lire la vie de Buffalo Bill, les Indiens y brandissaient de tomahawks fort peu conventionnels, se livraient à des rites qui pour être inédits n'en témoignaient pas moins de leur soif de sacré, le sang charriait tous les galops de l'Ouest, la jeune femme s'en allait, le sol rutilait, ne restait plus qu'à dépouiller les bisons morts entre les tempes.

Dédé était vieux avec un accent, il aimait taquiner le petit frère, il jardinait, allait très tôt aux champignons, il réparait tout, bichonnait l'omelette, se souvenait, buvait l'apéritif, riait, était rouge, son chien s'appelait Dick, Dick attendait son maître, son maître ne revenait jamais.


Lucette atteignait l'âge moulant, son jean aggravait l'exaltation du galbe, fanatisait le bleu, nos cils battaient autour du terrorisme menaçant, des menaces, toujours des menaces.

A l'heure de la sortie les mères attendaient devant l'école, on les observait bien, dans la plupart des cas on l'avait échappé belle.


Certaines nuances ne figuraient jamais dans les programmes scolaires, selon l'intonation "salope" était soit un gros mot soit une hostie.

Les sauterelles étaient précieuses, moins que les épeires, l'épeire valait trois sauterelles vertes, beau diadème à huit pattes, bijou empoisonné, poison apprivoisé, on la rangeait dans l'écrin transparent, on l'offrait à une fille, un beau cri de fille valait au moins trois gifles, lesquelles n'étaient pas convertibles en insectes.


Contre les femmes sévères on avait une vengeance, on les imaginait à poil, elles étaient ridicules, on riait sans la bouche, même méthode contre les hommes sévères, tous à poil, pas nus, seulement à poil, la sévérité avait la viande comique.


On apprenait à lire et à écrire, à compter et à se taire, la règle en bois s'appelait Caroline, on nous disait "Viens dire bonjour à Caroline", Caroline nous saluait sèchement les doigts, ça ne faisait même pas mal, on ne savait pas apprécier l'ironie.

On saupoudrait à notre goût certains films d'innocente aventure, on retouchait, soufflait un vent sournois dans la course de la blonde héroïne, on attisait sa fuite, quelques branches épineuses martyrisaient sa robe, les chutes s'éblouissaient de cuisses, elle avait beau brouiller les pistes, semer des ruses, les méchants la rattrapaient toujours, éparpillaient toute sa pudeur, la nudité hurlait des "au secours" somptueux, mais le gentil n'arrivait pas, on ne pouvait pas être partout à la fois.


On voulait se purifier, on voulait être aimé, on apprenait par coeur, on récitait des bonjours bien coiffés, on voulait être beau, on voulait être juste, fort, clairement visible, on voulait comprendre, savoir, on voulait, on se voulait énormément, jamais tranquille.


Après la baignade les filles se changeaient, elles pétillaient leurs frissons nus à l'abri d'une serviette tendue entre deux arbres, dans ces arbres les oiseaux se perchaient librement, on choisissait l'oiseau le mieux placé, on se concentrait bien, ça ne marchait jamais.

Se changer, se changer, facile à dire.

Papa ne pleurait pas, maman si, nous aussi, on ressemblait à maman, on préférait ressembler à papa, les larmes n'en tenaient pas compte, n'avaient pas de préférence, on était sûr qu'elles s'useraient à force de temps, on se trompait, on renonçait à ressembler.


Marilyn Monroe souriait jusqu'à sa robe, ça découvrait ses jambes, papa et maman l'aimaient, l'admiraient, la plaignaient malgré le beau sourire trousseur, ils le disaient, nous on l'aimait aussi, mais on ne le disait pas, on n'était pas sûr d'aimer pareil.

Avec mémé on allait se promener au long des quais, on jetait des marrons dans la Seine, l'espoir c'était des ronds à partir d'un beau plouf, on gagnait bien notre vie.


Jean-Daniel riait bêtement entre deux grandes oreilles, il louchait, léchait sa morve, puait la pisse, Jean-Daniel était très moche, lui aussi préférait les belles.

On était allongé sur la table de la salle à manger, on soufflait dans un ballon pas pour jouer, on s'endormait, on était opéré des amygdales, on se réveillait dans le lit des parents, on avait mal, on suçait des glaçons, papa parlait doucement, maman offrait un petit Napoleon, on écoutait des histoires, on s'emmitouflait de collines, Napoleon commandait le lointain, on avait encore mal, on suçait des glaçons, le whisky n'existait pas.

Sylvianne vivait dans une fenêtre, elle nous faisait des signes, on lui répondait plein de fenêtres, la vie passait, Sylvianne s'évaporait, on répondait à d'autres signes, on captait de temps en temps des transparences désertes.


Papa faisait grève, maman l'aidait, ils gardaient l'usine, déroulaient colères et drapeaux, on jubilait, c'était un peu la guerre, ils défendaient le pain de leurs enfants, le pain on voulait bien, pas les endives, mais papa condamnait les tendances.

Marie-Christine était toujours première, soigneuse et polie, jamais punie, toujours jolie, on l'aimait, Claude Nougaro l'aimait aussi, l'école en fin d'année nous lâchait sur la plage, Marie-Christine se découvrait, sa cuisse était tachée, bouffée par une grosse méduse brune, on n'aimait plus Marie-Christine, on ne voyait plus que la méduse, on ne savait pas contre quoi se révolter, Claude Nougaro se bourrait la gueule.


A la campagne les vieux étaient nombreux, ils riaient sous un béret, ils parlaient des cailloux plein la bouche, blaguaient un peu de vin dans la soupe, la poche restait fidèle à son couteau, une horloge calait bien le café-épicerie, chaque table à toile cirée jouait des mouches autour de son cendrier Suze, le samedi soir ça faisait café-épicerie-cinéma, le village applaudissait Fernandel et sa vache, c'était chez Buisson, ensuite on ne savait plus chez qui c'était.

Annie était une fée des yeux, ses yeux nous ignoraient, ils regardaient un bleu trop haut, on tentait quand même l'ascension, on retombait tout le temps, notre bleu à nous collait aux semelles, on entendait des flocs de bleu, on se lançait dans le noir et blanc.


On haïssait souvent à l'aveuglette, on massacrait dans le vague, aucune victime tangible, pas une plaie repérable, pourtant on était sûr que ça saignait, que ça ne pouvait pas s'en tirer sain et sauf, ça saignait même abondamment, mais ça ne mourait jamais, c'était trop nombreux.


Elles n'avaient pas honte d'être enceintes, elles chamboulaient l'espace à grands coups de ventre, baladaient leur viande pleine d'avenir, on ne s'en approchait pas, trop peur de se réveiller tout seul dans leurs organes.

Satanik capturait la fille, la ligotait, lui arrachait hurlements et vêtements, il la fouettait, lui ricanait de minutieuses tortures, Satanik était un sacré salopard, réservé aux adultes, Pif n'était réservé à personne.


On coinçait les carotides dans un haussement d'épaules bien verrouillé, peu à peu les voix s'opacifiaient, la lumière s'effondrait sur sa lenteur, on piégeait l'instant, on étranglait l'étrangeté jusqu'à l'évidence d'être soi, soi à soi tout seul dans les décombres tièdes, c'était comme ça qu'on palpait l'âme.


Elle était nue sauf une dentelle, une dentelle noire et caressante, le textile à vif s'écoulait comme par hasard de la cuisse au pubis, on se sentait brûler liquide, fondre infiniment c'était une belle mort, la photo valait cent billes, on n'avait pas les moyens, la vie reprenait tous ses droits.

Le linge à laver était parqué devant les dortoirs, les slips des filles chiffonnaient la tentation, on n'y succombait pas, tant on craignait qu'ils soient aussi sales que les nôtres.

Les boutons d'or détectaient facilement les gourmandises, les gaufrettes grignotaient les oracles, les cailloux plats ricochaient jusqu'au destin, on enveloppait les aveux dans les mouchoirs de la chandelle, les tables de nuit couvaient les amulettes, on croyait, trouvait des preuves, ça ne manquait pas, ça voulait dire, même sans le vouloir.


En 52 avant Jésus-Christ Vercingétorix se rendait à César, poil et regard somptueux, ses armes cliquetaient de soleil, son cheval cabrait des avalanches, on préférait cependant Sainte Blandine, une blonde adorable, on ne comprenait pas les fauves, nous on l'aurait au moins mordue, pour Jeanne d'Arc pas la moindre salive, rien, on approuvait les cendres.

Brusquement tout s'arrêtait, les ouvriers commençaient à démonter le Monde, peu à peu la vraie vie apparaissait, parfaite, papa et maman souriaient gentiment, expliquaient les acteurs, les trucages, la farce initiatique, ils nous avaient bien eu, on avait beau se raconter tous les jours cette histoire, les décors tenaient bon.

On connaissait aussi l'histoire de Jocelyne toute nue dans une clairière, Jocelyne ne la connaissait pas.


On avait un grenier plein de tubes, de cornues, d'ébullitions sorcières, on dépiautait des cadavres d'oiseaux, de taupes, un squelette de couleuvre sinuait dans une reptation immobile, dans une mort sèche, bien blanche, on piquait les démons au formol, on vivisectait les mauvais rêves, on épinglait la trouille avec les scarabées, papa croyait à une vocation scientifique.

Certains avaient une grande soeur, ils savaient, ils nous expliquaient patiemment, on ne voulait pas les croire, on sentait bien qu'ils simplifiaient.

Il y avait un chien noir, on voulait qu'il nous aime, on lui caressait des mensonges, on lui offrait toutes les vies de loup, un chaperon rouge derrière chaque arbre, il nous mordait malgré tout comme un chien, on ne mentait pas dans le sens du poil, alors on faisait les loups tout seul, bien obligé de se débrouiller avec des mensonges glabres.


Le petit frère avait un petit vélo rouge diabolique, quelle que soit l'île déserte le petit vélo rouge nous retrouvait, c'était très énervant, on essayait de le chasser mais il revenait obstinément, on le détestait sur son engin à grosses roues, il nous suivait partout, pourtant on l'adorait, il nous suivait aussi nulle part.

Elles pouvaient bien rajuster leurs bas le plus vite possible, nous couver d'un regard maternel, prêcher de loin de longs déserts sans soif, elles ne pouvaient empêcher le Mal d'inventer les mains douces.


Eric parlait de la petite graine, on contestait violemment cette version, trop végétale, on n'avait certes rien de plus précis à proposer, mais on était sûr de ne pas bander pour les labours.

Ils pillaient notre temps, nous obligeaient à nous coucher en plein après-midi, on serpentait au fond des siestes marécageuses, on ne savait pas quoi mordre, le venin saturait la colère, ça faisait mal, on se vengeait la nuit, on injectait des heures et des heures de poison, les victimes s'entassaient sur les paupières, et les paupières devenaient lourdes, se refermaient lentement sur la nuit blanche, le crime parfait.

On dessinait des femmes nues au sexe peu propable, évanescent, on soignait la pose, l'innocence minutieuse des yeux et du sourire en attisait l'obscénité, au début on les enfermait dans un tiroir secret, un gynécée enfoui sous des montagnes de papiers avouables, puis on changeait d'avis, on présentait toutes nos femmes à maman, maman louait le coup de crayon, appréciait lâchement le talent de l'artiste, elle jouait très très mal la candeur, elle qui n'était jamais nue.


On déménageait, on habitait en Seine-et-Oise, c'était presque la campagne, on vivait dans une caravane, c'était presque un voyage, la caravane devenait une maison, papa et le grand-père n'en finissaient pas de la finir tous les dimanches, on adoptait une chienne, on l'emmenait hurler parmi les louves, les commerçants pilotaient leur boutique, ils klaxonnaient leur marchandise de rue en rue, on était des bandits, les hold-up fruités harcelaient les jardins, on courait vite, le garde champêtre puait pétait prenait son cul pour une trompette.

Pour exister les belles n'avaient pas besoin d'être gentilles, les moches sympaes servaient de messagères, les autres étaient éliminées.


On allait au square, on passait devant la charcuterie, la charcutière nous offrait des olives noires, au fond du square les lions de pierre ne tarissaient pas d'eau claire, ils avaient des entrailles de source, ils crachaient à flot continu dans un bassin qui ne se laissait jamais déborder, on courait les rejoindre, on s'allongeait près d'eux, on adoptait leur pose, on crachait les noyaux le plus loin possible, mémé nous traitait de dégoûtant, on n'était pas un fauve limpide.


Viviane ne dilapidait pas son charme, elle n'usait pas son regard sombre sur n'importe quelle lumière, son sourire visait juste, elle maîtrisait moins bien son appétit, elle grossissait de vacances en vacances, elle se gâchait par gourmandise, elle s'exilait grassement, bien sûr c'était dommage, mais la déception valait le coup, une volupté catastrophique.

Maurice était de l'Assistance, il ne se lavait pas, se coiffait mal, nageait dans sa blouse grise et sa silhouette, il dégoulinait de mauvaises notes, il était chaque jour rejeté, frappé, humilié, on essayait de l'aimer un peu, de partager, on y arrivait, on n'avait rien à craindre, on n'était pas Maurice.


Il y avait la maîtresse, la première, celle de la petite école, elle souriait des éphélides, parlait calmement, elle connaissait maman, disait du bien de nous, racontait les trois petits cochons, on lui pinçait de la pâte à modeler, elle ne sentait rien.

On se clouait les paumes sur une croix invisible, on devenait Jésus, on attendait que les femmes viennent pleurer à nos pieds.


Dominique non plus n'était pas de notre âge, des jambes vertigineuses, un minikilt frôleur, elle se tenait tout près, à portée de main, et la main se crispait, écrasait la tentation, le scandale n'était pas pour cette fois, il ne l'était jamais, Dominique s'en allait traquillement, nous on disparaissait sous nos gestes fantômes.


Jane laissait briller beaucoup de peau, Tarzan ne semblait pas s'en rendre compte, toujours à s'occuper de bêtes et de justice, c'était un mec trop bien, ne pensant pas à mal, nous on était nettement moins bien, surtout dans la jungle, mais la plupart du temps on était en banlieue.

Les espions captaient notre image dans la lenteur des lunettes noires, les détectives déroulaient des filatures brumeuses à souhait, on relevait le col, on inclinait le chapeau, on s'emmitouflait d'assassinat, on ne négligeait aucune ombre pour y croire, on voulait habiter une belle peur.


Le Périgord se levait tôt, papa préparait le casse-croûte, on s'en allait tous les deux dans les bois, le matin se sentait vraiment bon, la rosée innocentait les araignées, papa nous parlait, nous chantait des poneys, il nous aimait, on n'avait même plus à pardonner, Dieu était vachement Amour, on n'avait même plus à y croire.


On se renseignait, on apprenait l'existence des putains, tout à coup l'école de garçons manquait cruellement de putains,Thomas voulait bien en jouer une, mais la transformation bafouillait, tournait au ridicule, Thomas était assez pervers, pas assez polymorphe, mieux valait prostituer un peu d'air pur.

Paul Verlaine se laissait pleuvoir sur la ville, Arthur Rimbaud faisait des Oh là là d'amour, Paul Fort y courait vite, Prévert fondait douillettement dans son bonhomme de neige, on recopiait tout ça, on s'appliquait, cette écriture-là ne cherchait pas à nous salir, elle avait besoin de nous pour ne servir à rien.


La déesse Diane ne fréquentait pas nos petits bois, on ne pouvait que savourer de loin son repos de chasseresse, elle embrassait ses nymphes à longs baisers humides, à lents fruits rouges, on goûtait leurs salives plein la bouche, on avalait, on sentait la viande pourrir infiniment autour de cette gorgée mythologique, ça aussi ça tournait mal.

Parfois on devenait voyou, on rassemblait toutes les largeurs d'épaules, on pétaradait des motos colossales, les bagarres nous dévoraient les poings, on plissait un front balafré jusqu'au ciel, mais ça n'intimidait pas les grands de Fin d'Etude, ils nous cassaient la gueule, ça ne laissait pas de cicatrices nobles, la foi se lézardait, on n'avait même pas le coeur de se venger sur les petits, on devenait sportif.

La Piste aux Etoiles risquait des lumières sans filet, la jolie trapéziste se balançait sur nos vertiges, les mains proliféraient, fourmillaient autour de son essor, à la fin les applaudissements glissaient entre ses cuisses, la ramenaient au sol, elle souriait, saluait comme une danse, disparaissait sous la musique, les parents admiraient l'exploit, il en fallait des heures d'entraînement, les clowns riaient des tartes inconsolables.


C'était une envie pressée, on demandait à sortir, le maître refusait, la tripaille préparait un sale coup, s'acharnait à nous humilier, à nous puer devant tout le monde, à nous écraser comme ça, en plein jour, entre le soleil et la merde.


Patricia appartenait à l'équipe des grandes, nous on était chez les moyens, notre bouche arrivait à hauteur de ses seins, quand elle s'asseyait dans l'herbe on restait debout.

Pépé Léon incarnait la bonté, jamais en colère, il ne buvait ni ne fumait, aucun vice, pourtant il mourait, sainement, par pure malchance.


Elle voulait bien montrer son sexe aux initiés des caves, son frère la traitait de pute, on n'était pas initié, on n'avait que nos caves intimes, itinérantes, pleines d'ossements, de strip-teases intégraux, on préférait les caves communes, celles qui s'arrêtaient à la chair, aux petites putes vivables.

Le grand-père fumait la pipe, la fumée ennuageait des collines de polars, il portait un gros pull, les méandres du fleuve noir inondaient ses lunettes, il s'appelait pépé Maurice, maman l'appelait papa, ils se souvenaient ensemble, ça nous faisait tout drôle, sur le buffet un vol de mouette se pétrifiait dans des vacances immémoriales.

Papa n'appelait personne papa.


Le baiser de Christiane refusait la langue, un compromis du bout des lèvres, du bout des souffles, compromis honorable, même sans la langue Christiane c'était mieux que l'avant-bras.

"Interdit aux moins de 18 ans" caressait des promesses mirobolantes, on savourait d'avance nos débauches grand écran, on soufflait les bougies, on soufflait le plus fort possible, mais on n'éteignait qu'un anniversaire à la fois, on devait se contenter de nos présents, des jouets sans péché, on les interdisait au petit frère.

On se sentait artiste, on se retenait le plus longtemps possible, puis on pissait tout dans la neige.


Elle enfourchait sa bicyclette, sa jupe bleu marine se laissait distraire, simple question d'équilibre, de sens du vent, du piéton, simple coïncidence, un hasard plus rapide que les genoux.


Avec Olivier on s'inventait des destins de géants, on creusait nos galeries dans la faim des hauteurs, on tartinait les rires, on prédisait des confitures inépuisables, la vie appartenait à l'amour goinfre, à la digestion monstre.


Plus tard, toujours plus tard, ils nous posaient plein de questions, imposaient plein de réponses pour plus tard, on leur répondait malgré tout, alors qu'on s'en foutait de plus tard, on voulait tout maintenant, on ne voulait pas attendre, déjà le présent n'était pas un avenir durable.