ART POéTIQUE

Après manger je mets un point d'honneur à essuyer les taches de sauce, de café, il me faut effacer les graisses figées, frotter l'obstination du miel. Sait-on assez que l'âme essuie? L'âme se presse, l'âme s'imprègne, l'âme, au total, éponge. Faculté essentielle. On peut ainsi laisser place nette, continuer avec l'apparence de propreté indispensable à tout face-à-face. A ce propos, il est à noter qu'une âme bien rincée caresse les miroirs avec une telle volupté que n'importe quel visage peut ensuite devenir à soi-même supportable. C'est ce qu'on appelle la dignité. D'autres disent la vanité. En tout cas, ça aide.


LA CHAMBRE
seul c'est aussi cette chambre
à choisir un destin parmi les plis de draps
   quelques bijoux intimidés
de toucher les dentelles
   laines bleues
bas légers comme on chuchote
des robes toujours
parfument le silence
  ici mourir serait
une infinie tiédeur
la mémoire enfin de ces temps où les saisons
aveuglément
dormaient dans une femme

FAIT DIVERS
 il était seul
 dans son salon et ses pantoufles
 quand l'écrasa
 un énorme bloc de silence
 qui se voulait ironique

 FRAGILE
le ciel du soir a bien du mal
à les traîner tous ses cabas
   la patience grosse chienne
   enfermée seule dans un deux-pèces
   n'en finit plus de gémir
l'espace
   au-dessus des cris de gosses
retentit
de combien de fusils étouffés?
   rien encore de dramatique
mais un pillage invisible prolifère
  on s'inquiète
déjà
dans les caves
les cadenas n'ont pas tenu

AUTRICHE
quinze ou seize ans
pâleur
       où jubilaient les éphélides
dans sa pudeur
elle n'était pas trop à l'étroit
je la retrouvais à la nuit
derrière le bowling
sa main goûtait sans problème
les métaphores un peu faciles
petits baisers pistache
seins menus
   mais pétillants de vitamines
en chuchotant le lisse des fesses
ma paume perdait son ironie
au retour nous tentions
dans un petit nuage d'anglais
de dépiauter quelque tendresse
    tout autour l'Autriche
était vraiment très belle
paraît-il
après le dernier baiser
je rentrais au "camp"
retrouvais la lumière
racontais aux copains
perdais tout mystère

LECTEUR
            à Michel Merlen
tant de traces à perdre
dans Paris
errer
entre mes visages
naviguer de librairie en librairie
et découvrir parfois l'auteur
qui ouvrira ma solitude
à la page cornée

INSTITUTRICE
tout près - long parfum de sueur picoté -
elle se penche pour corriger la tiédeur
en spirale au profond me triture
mon crayon tombe
                        vite
chaparder
ô cueillette
la jupe chuchote un martyre de framboises
dans le sang les félins s'entredéchirent
il fait la planche
    le Mal
à la surface de mes noyades impossibles
dix an
je bande
      à quelques souffles de ses cuisses
      à quelques siècles de la femme
l'ignorait-elle vraiment?

BON VOISIN
la nuit
quand je la vois si lisse de sommeil
j'aimerais lui lacérer le visage
à coups de rasoir
mais les voisins réveillés
par les cris m'accuseraient
d'égorger les moutons dans ma baignoire
alors je la
caresse doucement
doucement du bout des doigts
ça doit bien laisser des traces
quelque part

PLACE DE GRèVE
             "Foutez tous, mais souffrez aussi,
              Si vous foutez dans l'autre monde
              Que nous foutions dans celui-ci"
                      Claude Le Petit
plutôt chiffon la fin de journée
Paris ne croit plus guère en ses mirages
                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                   -
pourtant près de l'Hôtel de Ville
on peut voir Claude Le Petit éparpiller 
                             ses lassitudes
                                                                                                                                                                  -
c'est vrai
il n'y a pas si loin de la place de Grève 
                            aux sex shops
                                                                                                                                                                  -
sans doute a-t-il déjà flairé
ce qui sent le pourri dans le peep-show 
                            des muses
                                                                                                                                                                  -
sans doute
il a mal à ses cendres .../...