extrait de TENDRE BARBARE de Bohumil Hrabal:

"Vladimir surveillait à la longue-vue les corbeaux survolant lentement Liben pour aller à Chabry via Slosberg. Ensuite il avait déposé l'instrument et dit: " Maestro, l'oiseau le plus sage du monde, c'est le corbeau ou la corneille. Ils ne volent pas en rang, pas en formation semi-militaire dans le ciel. Ils se baladent comme ça leur chante et ça ne les empêche pas d'atteindre leur but. Et en plus, qu'est-ce qu'ils sont modestes! Ce sont des espèces de Diogène noirs. Quand ils s'abattent sur un champ, ils prennent le blé en herbe, quand il n'y en a pas, ils prennent la paille, et quand il n'y a plus de paille, ils attaquent les meules de foin ou d'engrais et ça leur suffit. A partir de maintenant, je mettrai mon chapeau noir de rabbin comme si je me posais un corbeau sur la tête. Et puis je vais m'acheter un col roulé en leur honneur. Et en plus ils font leurs nids et éclosent par milliers dans les couronnes des arbres du château du baron Chotek à Veltrusy, et lorsque l'hiver arrive, à Bohnice les arbres en sont pleins et les fous de l'asile les appellent les poules de Bohnice.. Et puis les vieux corbeaux ont le flair pour reconnaître l'odeur de poudre et quand quelqu'un arrive avec un fusil, ils s'envolent. Et puis, dites donc, Maestro, Maestro! Vous avez déjà vu un corbeau écrasé sur la route. Moi jamais, des hirondelles, des grives, des faisans, des perdrix, des lièvres, ça oui, mais un corbeau, jamais... Et pourquoi? Parce qu'ils ont un radar tellement précis qu'ils prennent leur vol lentement, mais presque au même moment que passe la capote de la voiture. Avec un cerveau comme celui d'un corbeau, je fais la nique à la gravure avec cinquante ans d'avance... Je vous dis, Maestro, le corbeau, c'est mon oiseau préféré..."